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L'affaire Kamel Daoud ou : Pourquoi un débat sur l'Islam est impossible en France ?

PARIS – La France est friande de ces controverses qui, commençant par un débat entre intellectuels, se transforme ensuite en polémique politique.

Au départ, il y a un article écrit par l'écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud pour le quotidien italien La Repubblica et publié également par le Monde le 31 janvier 2016. S'interrogeant sur ce qui s'est passé à Cologne dans la nuit de la Saint Sylvestre, l'intellectuel algérien observe que chez les immigrés venant du monde arabo-musulman, il y a une misère sexuelle, « un rapport malade à la femme , au corps et au désir ». « La femme, ajoute-t-il, est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée »: c'est le droit de jouissance de son propre corps qui lui est refusé. L'auteur rappelle en outre -ce qui est malheureusement un fait reconnu- que dans l'univers des islamistes, le sexe a donné naissance à un discours où se mêlent plusieurs composantes: « description d'un paradis plus proche du bordel que de la récompense pour gens pieux, fantasme des vierges pour les kamikazes, chasse au corps dans les espaces publics, puritanisme des dictatures, voile et burka ». A l'opposé, le corps de la femme en occident est vu non comme l'expression de sa liberté, mais comme une décadence. « L' islam, conclut Daoud, est un attentat contre le désir. Et ce désir ira parfois exploser en terre d' Occident, là où la liberté est si insolent ». Dans un autre article, intitulé « La misère sexuelle dans le monde arabe », publié quelques jours plus tard dans le New York Times, Daoud oppose les dérives actuelles de l'islamisme à «la délicieuse licence» des écrits de l'âge d'or des musulmans.

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Ce discours est incontestablement courageux, surtout si l'on sait que Kamel Daoud avait déjà fait l'objet en 2014 d'une fatwa d'un imam salafiste qui appelait à son exécution pour apostasie et hérésie à l'encontre de la religion musulmane et de la langue arabe.

Pourtant, dès le 12 février 2016, un collectif d'anthropologues, de sociologues et d'historiens en mal de notoriété publiait dans Le Monde, sous le titre « Les fantasmes de Kamel Daoud », une violente attaque contre l'écrivain algérien, l'accusant de « recycler les clichés orientalistes les plus éculés » et d'« alimenter les fantasmes islamophobes d'une partie croissante du public européen ». On pouvait certes comprendre que dans le cadre légitime du débat d'idées, les universitaires concernés contestent, sur un plan méthodologique, l'approche choisie par Kamel Daoud, un certain «essentialisme», pour qui les actes des individus sont largement déterminés par des éléments culturels et religieux, là où les sociologues préfèrent mettre l'accent sur les conditions sociales, politiques et économiques qui favorisent de tels actes. On peut aussi admettre qu'ils reprochent à l'analyste de ne pas évoquer les violences faites aux femmes en Europe, en Asie ou en Amérique du nord. Mais quand ces critiques accusent cet « humaniste autoproclamé » de « banaliser les critiques racistes derrière les oripeaux d'une pensée humaniste », quand ils contestent jusqu'à son droit de souhaiter un changement- pourtant si nécessaire-  du rapport de l' islam à la femme et au tabou du sexe, ce sont les bornes du débat intellectuel qui sont franchies.

Bouleversé par ces attaques, Kamel Daoud, qui tenait jusqu'ici des chroniques régulières dans le Quotidien d'Oran, annonçait qu'il allait suspendre son activité de journaliste pour se consacrer à l'écriture de romans. « Cela reste immoral, ajoutait-il, de m'offrir en pâture à la haine locale, sous le verdict d'islamophobie qui sert aujourd'hui d'inquisition ».

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Cet épisode devait susciter en France une telle émotion que plusieurs auteurs- mais aussi nombre de blogueuses franco-algériennes- vinrent au secours de Daoud, critiquant la double fatwa dont il était l'objet, celle des salafistes et celle de certains universitaires qui emploient à son endroit des méthodes quasi staliniennes d'intimidation et de disqualification. Phénomène encore plus significatif, le premier ministre Emmanuel Valls s'immisçait lui-même dans la controverse en saluant « la réflexion exigeante et personnelle » de l'écrivain algérien et dénonçant le réquisitoire des intellectuels. Le premier ministre allait jusqu'à placer son intervention sous le signe de la devise de la République: « la liberté, celle d'écrire, de penser, l'égalité, notamment entre les femmes et les hommes, la fraternité et la laïcité qui font notre cohésion ». « Abandonner cet écrivain à son sort, concluait-il, serait nous abandonner nous-mêmes».

C'est ainsi qu'une réflexion intellectuelle légitime sur les raisons de la Nuit de Cologne débouchait sur une polémique politique où se trouvait contesté jusqu'au droit de formuler un jugement critique sur l'Islam. Situation étrange, où un intellectuel musulman n'aurait pas le droit, dans le pays de Voltaire, d'exercer son esprit critique sur sa propre religion ! Ce n'est là qu'un cas parmi d'autres. On constate aujourd'hui que par souci de ne pas encourir le soupçon d'islamophobie, nombre d'analystes préfèrent banaliser l'analyse des phénomènes actuels en parlant d'une radicalisation qui s'islamise plutôt que de reconnaître le rôle spécifique de l'islam dans la radicalisation qui mène au terrorisme. Et pourtant, dans l'intérêt même de la qualité de la réflexion,  il serait grand temps d'en finir avec cette dérive malsaine qui rend impossible toute discussion  sereine autour de l'islam et pousse au dévoiement du débat par le recours trop commode à l'anathème.