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Macron peut-il redessiner la carte politique ?

WASHINGTON, DC – De nombreux commentateurs ont décrit la victoire d'Emmanuel Macron à l'élection présidentielle française comme un triomphe pour le centre droit, parce qu'il a reçu des votes qui auraient autrement été accordés à François Fillon, le candidat du parti conservateur traditionnel englué dans les scandales.

Pourtant, cette dynamique électorale ne saisit pas le sens de la victoire de Macron. Il serait plus exact de dire que Macron s’est joué des clivages des partis traditionnels et s’est fait le candidat de ceux qui croient que, grâce à une bonne gestion et aux nouvelles technologies, l'intégration européenne et les forces de la mondialisation peuvent apporter des bénéfices largement partagés. En revanche, la plupart des adversaires de Macron se sont contentés d’attiser les craintes concernant les réalités économiques d'aujourd'hui.

Prenez les statistiques suivantes à propos du premier tour de l'élection présidentielle française: 42% des partisans de Macron ont sympathisé dans le passé avec le Parti socialiste; et 36% ont eu tendance à soutenir les centristes. Ces données indiquent que les électeurs de gauche et du centre constituent la majeure partie de la base de soutien de Macron, et qu'ils le considéraient comme un candidat de centre-gauche, et non pas de centre-droit.

En effet, Macron est issu du centre gauche moderne et pro-mondialisation. Il a été dernièrement membre du gouvernement de l'ancien président français François Hollande; et, plus tôt dans sa carrière, son mentor était l’ancien Premier ministre socialiste Michel Rocard. Cependant, même si Macron n'a pas rompu avec son passé politique, il a dépassé les barrières des partis traditionnels et des identités politiques, et s’est adressé aux électeurs de l’ensemble du spectre politique, à l'exception de ceux aux extrêmes gauche et droite.

S’il y a une chose que les nombreuses tentatives d’enfermer Macron dans un archétype politique traditionnel français démontrent, c’est que la politique européenne et mondiale a désespérément besoin d'être reformulée pour tenir compte des nouveaux arguments, récits et failles.

Le gouvernement de transition formé par Macron juste après l'élection reflète une grande diversité, non seulement en termes de genre, mais aussi en ce qui concerne l'expérience et l'affiliation politiques. Le cabinet de Macron a puisé au centre, à gauche et à droite, y compris parmi les Socialistes et les Verts. Mais ses nominations de Républicains de centre-droit, tels que Bruno Le Maire et Gérald Darmanin, revêtent une importance particulière, parce que les données de sondage indiquent que c’est parmi les électeurs de droite que le message de Macron faisait le moins l’unanimité.

De plus, en nommant Édouard Philippe, également issu des Républicains, en tant que premier ministre, Macron a renforcé son engagement à transformer la politique française. Son gouvernement s'étendra à l’ensemble du spectre politique dès le premier jour. Et, avec une telle diversité de représentation politique, Macron pourrait renforcer les perspectives de son propre parti, La République En Marche!, pour l'élection de l'Assemblée nationale de ce mois-ci. Une forte performance améliorerait considérablement ses chances de remplir les promesses clés de la campagne.

En tant que responsable politique socio-libéral avec une bonne compréhension de la façon dont fonctionne l'économie mondiale, Macron pourrait devenir ce que les progressistes de tous les pays ont toujours recherché. Pour ce faire, il devra forger un nouveau contrat social qui protège les plus vulnérables des changements rapides et des perturbations brusques qui sont inhérents à économie du vingt et unième siècle flexible et ouverte. Ceci est sans aucun doute un énorme défi. Mais si Macron réussit, il aura mis en pratique l’idée de « modernité » détenue de longue date par les réformistes.

Un nouveau contrat social français pour le XXIe siècle devra reposer sur trois piliers, à commencer par de fortes politiques de sécurité sociale, qui permettront une amélioration de la flexibilité du marché du travail et un plus grand dynamisme économique. Par exemple, le système actuellement en vigueur en France serait beaucoup plus efficace s’il tenait compte de la mobilité de plus en plus importante des travailleurs d'aujourd'hui. Les citoyens français bénéficieraient tous d’une plus grande portabilité des mesures de protection sociale, qui les suivraient tout au long de leur vie même s’ils changent d’emploi, reprennent les études ou décident de se réorienter.

Le deuxième pilier est un système industriel qui favorise la diffusion des technologies et de l'innovation, et encourage l'esprit d'entreprise, de sorte que les nouveaux arrivants puissent rivaliser avec les entreprises en place dans tous les secteurs. Et, enfin, tout nouveau contrat social doit maintenir un engagement ferme envers l'ouverture économique, l'intégration européenne et la mondialisation.

Ceux qui ont voté pour Macron au premier tour de l'élection – quand le terrain était encore rempli d’une pléthore d'autres candidats – croient que ces trois piliers sont non seulement compatibles, mais se renforcent mutuellement. Alors que les candidats de gauche se sont traditionnellement concentrés uniquement sur la solidarité sociale – parfois au point de rejeter l'intégration européenne – Macron a promis de poursuivre en même temps la justice sociale, la croissance et l'ouverture. Et aux électeurs du centre droit, il a promis que, grâce à des politiques sociales réformées, la France pourra aussi avoir une plus grande flexibilité des marchés et davantage d’innovation.

En développant un nouveau contrat social, Macron pourrait redessiner la carte politique française. En ce moment, la France est essentiellement bloquée dans un « double conservatisme » : les conservateurs à droite plaident en faveur d’un affaiblissement des politiques sociales pour améliorer la compétitivité, alors que les « conservateurs » de gauche soutiennent que le système actuel ne peut tout simplement pas être réformé. Sous Macron, un nouveau système politique progressiste, reposant sur une synthèse des politiques sociales et de la libéralisation, pourrait progressivement émerger.

De plus, Macron ne jouera pas sur la défensive en ce qui concerne l'Europe. Il a fait clairement savoir son plein engagement envers le projet européen, et une partie importante de la population française semble le soutenir dans cette démarche. Contrairement à beaucoup de ses adversaires à l'élection, Macron voit l'Europe comme une source de solutions, et non pas de problèmes.

Une présidence Macron réussie représenterait un pas en avant pour que l’UE use de son échelle attrayante, de la mutualisation des risques et d’une plus grande influence sur les affaires du monde, afin de transformer l’Europe en un moteur de progrès humain. C'est un rôle approprié pour la France et son président.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont