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Les économistes et la démocratie

CAMBRIDGE – Je viens de présenter mon dernier livre The Globalization Paradox à différents auditoires. J'ai maintenant l'habitude des réactions des lecteurs. Pourtant lors de l'une de ces rencontres, l'économiste chargé de présenter le livre m'a lancé une pique à laquelle je ne m'attendais pas : "Rodrik veut rendre le monde plus sûr pour les politiciens !"

Pour bien se faire comprendre, il a évoqué ce qu'avait déclaré l'ancien ministre japonais de l'agriculture, à savoir que le Japon n'importe pas de viande de bouf parce que l'intestin des Japonais est particulièrement long. Sa plaisanterie a suscité quelques rires. Tout le monde aime se moquer des hommes politiques.

Mais son propos avait une visée plus profonde, il voulait dénoncer une erreur fondamentale dans mon raisonnement. Il était évident pour lui que l'idée de laisser une plus grande marge de manouvre aux responsables politiques était parfaitement ridicule - et il supposait que l'assistance partageait son point de vue. Il sous-entendait que s'ils étaient moins bridés, les politiciens prendraient des décisions absurdes qui freineraient l'activité des marchés et stopperaient la croissance économique.

Cette critique traduit une incompréhension totale du fonctionnement les marchés. Formés par des manuels qui obscurcissent le rôle des institutions, les économistes croient que les marchés fonctionnent en vase clos, sans intervention des pouvoirs publics orientée dans un but précis. Adam Smith avait peut-être raison de dire que la propension des hommes à communiquer et à faire des échanges entre eux est quelque chose d'inné, mais le marché à lui seul n'y suffit pas, car son fonctionnement nécessite beaucoup d'autres choses.