Luxury clothing is displayed in a window along Madison Avenue Spencer Platt/Getty Images

La croissance menacée par les inégalités

LONDRES/WASHINGTON, DC – Cette année, lors du Forum économique mondial de Davos en Suisse, les participants n'ont pas remis en question les piliers de la croissance dans l'économie mondiale : l'ouverture des marchés, une bonne gouvernance et l'investissement dans le capital humain et dans les infrastructures. Par contre ils ont critiqué à juste titre la répartition inéquitable des bénéfices de la croissance, car au bout du compte la montée du populisme et du nationalisme économique nuira au fonctionnement des marchés et à la stabilité macroéconomique - ce qui pourrait menacer la reprise mondiale.

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La politique économique a pratiquement toujours des conséquences sur les revenus agrégés et leur distribution. Certaines réformes (par exemple celles qui favorisent l'impartialité et l'efficacité des institutions judiciaires) sont bonnes pour la croissance et pour l'équité (ici, l'égalité des chances). Le résultat de la dérégulation des marchés des biens et du marché du travail est plus mitigé, en raison peut-être du petit nombre de données et des particularités propres à chaque réforme.

Or, si la dérégulation financière et la libéralisation des flux financiers internationaux stimulent la croissance, elles creusent les inégalités. Il en est de même de certaines mesures de libéralisation des transactions (le commerce des biens et services) réalisées par l'intermédiaire des comptes courants.

Ces conclusions ne sont pas surprenantes. Le changement technologique rapide et la mondialisation ont énormément contribué à la création d'une économie dans laquelle les gagnants raflent toute la mise et les premiers à agir dans la direction voulue bénéficient d'une part disproportionnée des fruits de la croissance. 

Or il est de la responsabilité des dirigeants politiques de ne pas oublier les perdants, de leur faire une place dans l'économie moderne et de prendre en compte les effets distributionnels de leur politique. Sinon les réformes destinées à encourager la croissance perdront leur légitimité politique, ce qui facilitera la montée en puissance des forces destructrices, qu'elles soient nationalistes ou protectionnistes. La croissance à moyen et long terme en subira alors les conséquences.

La clé du succès réside dans l'action préventive, plutôt que dans des mesures correctrices. Cela suppose une politique cohérente qui prenne en compte les effets distributionnels des mesures de stimulation de l'offre et vise à un meilleur équilibre entre gagnants et perdants. Dans cet objectif, nous proposons un ensemble d'actions concrètes (dans notre article pour le Global Future Council on Economic Progress du Forum économique mondial), notamment dans quatre domaines cruciaux sur lesquels il est possible d'agir.

1) La formation professionnelle, la formation permanente et l'aide à la reconversion professionnelle. La mondialisation et la "Quatrième révolution industrielle"ont accéléré le rythme du changement sur le marché du travail en privilégiant l'adaptabilité des travailleurs. L'Etat a un rôle à jouer, non seulement en aidant financièrement les travailleurs en reconversion, mais aussi en les incitant à acquérir de nouvelles compétences.

Pour cela, l'Etat doit encourager la formation continue et l'acquisition de nouvelles qualifications tout au long de la carrière professionnelle. A cet effet, il pourrait attribuer à chaque travailleur un compte personnel de formation qu'il pourrait utiliser tout au long de sa vie professionnelle, ceci à la condition que le secteur privé s'engage davantage dans les actions de formation. L'Etat pourrait aussi améliorer la qualification des travailleurs en incitant plus fortement les institutions éducatives à exploiter les technologies numériques et les nouveaux modèles d'affaires.

2) La fiscalité et la protection sociale. Même si les mesures spécifiques varient d'un pays à l'autre en fonction de leur contrat social, notre travail suggère que la redistribution (sauf si elle est extrême) n'entraîne pas de perte d'efficacité marquée. Par ailleurs, la plus grande équité dont elle est porteuse rend la croissance plus durable en réduisant les fragilités systémiques qui peuvent entraîner des crises.

En matière de fiscalité, il faut sauvegarder la légitimité politique du modèle de croissance en veillant à ce qu'il ne soit pas biaisé en faveur des plus riches. Au-delà d'une hausse de la fiscalité immobilière, les dirigeants politiques doivent coopérer pour lutter contre la délocalisation fiscale des entreprises et leur recours aux paradis fiscaux. Et les transferts fiscaux doivent être mieux ciblés pour protéger les groupes les plus vulnérables.

3) La régulation des marchés financiers. De la même manière, il faut prendre des mesures plus fermes, en particulier pour éviter les délits d'initiés et le blanchiment d'argent, et il faut fermer les centres financiers illégaux. La réglementation transfrontalière et d'autres mesures sont nécessaires pour que les acteurs qui prennent des risques sur les marchés financiers en payent le prix. Plus généralement, chaque pays doit se doter des instruments appropriés pour gérer les flux financiers transfrontaliers afin de limiter les risques d'une crise financière et les coûts associés.

4) La concurrence au plan national et le capitalisme de copinage. Une concurrence équitable sur le plan intérieur et un ordre international régulé exigent de respecter les règles du commerce équitable. Qu'il s'agisse de l'industrie, des services ou des médias, une croissance inclusive exige des mesures concertées et une politique anti-trust pour éviter que des intérêts privés ou l'Etat ne fassent main basse sur les institutions ou sur l'économie.

Face à la réaction contre la mondialisation, et parfois contre le capitalisme lui-même, la politique économique ne doit pas se contenter de corriger l'inégalité de la répartition des fruits de la croissance, mais surtout la prévenir. Il y faut un changement complet d'état d'esprit, le secteur privé et l'Etat doivent admettre que la croissance ne peut être durable que si ses bénéfices sont largement partagés.

Placer l'inégalité au centre des discussions à Davos cette année semblait prometteur. Mais les solutions font encore défaut. Malgré toute l'inquiétude qui s'exprime face au creusement des inégalités dans de nombreux pays, les mesures pour y remédier sont inefficaces. Cela doit changer si l'on veut que la reprise économique en cours se poursuive.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

http://prosyn.org/csSkFqq/fr;

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