A technician inspects the backside of bitcoin mining at Bitfarms in Saint Hyacinthe LARS HAGBERG/AFP/Getty Images

Perturber les autocrates

WASHINGTON, DC – Bien des personnes ont cru que l'aube d'Internet allait inaugurer une nouvelle ère de démocratie. L'information était censée devenir libre et gratuite et ceci devait constituer une menace existentielle contre les régimes basés sur le contrôle de la connaissance, en particulier contre ceux qui avaient précédemment essayé de se couper du monde extérieur.

Cette vision semble avoir perdu de son lustre de nos jours. Certains la trouvent même en grande partie fausse. Les gouvernants autoritaires ont trouvé le moyen non seulement de distordre et de contrôler le flux d'informations dans leurs propres sociétés, mais également de semer la confusion dans d'autres pays et peut-être même de perturber des démocraties précédemment fiables. L'arrivée plus récente des médias sociaux a pu légèrement déranger les autocrates - souvenons-nous du Printemps arabe - mais ils ont indubitablement retrouvé leur vitesse de croisière.

Dans presque toutes les régions du monde, les autocrates parviennent à conforter leur pouvoir, souvent sous un vernis de démocratie et d'élections. On élimine les opposants. La presse est muselée. Et le flux d'informations est strictement contrôlé, par une gamme d'outils allant des organes de presse traditionnellement contrôlés par le régime, à des outils plus modernes comme les logiciels ou « bots » automatisés. Selon le dernier Indice de démocratie établi par le magazine The Economist, la moitié des pays du monde étaient moins démocratiques en 2017 qu'en 2016 et seulement 5 % de la population du monde vit dans une « démocratie pleine et entière. »

Une nouvelle technologie numérique est arrivée : la crypto-monnaie. Bien des débats portent actuellement sur les approches de fixation et de transfert de valeur susceptibles d'affecter les systèmes bancaires et sur leur impact potentiel sur la politique mondiale qui a été en grande partie négligée.

Les crypto-monnaies - comme le Bitcoin, l'Ethereum et leurs nombreux concurrents - sont évidemment dépendantes de la technologie d'Internet, mais il existe une différence simple et profonde. Internet sert à accéder à l'information sous de nombreuses formes, sans besoin de converger sur une simple opinion. En fait, Internet consiste en soi à donner accès à des opinions et à des divers. Ceci étant donné, chacun est livré à soi-même pour déterminer ce qui est une information précise - et quelle personne déforme la vérité au service d'une dictature malveillante.

En revanche, les crypto-monnaies ne fonctionnent que si chacun (dans ce crypto système) se met d'accord sur le détenteur d'une unité de valeur d'hier ainsi que sur celui à qui cette unité a été transférée aujourd'hui. On peut essayer de distordre cette information ou de pirater directement les ordinateurs des citoyens ou encore de perturber l'algorithme qui enregistre des transactions - et de telles attaques se produisent en permanence. Toutefois, étant donné la concurrence entre les crypto-monnaies sur le plan de leur sécurité et de leur utilité, il semble raisonnable de supposer que les plus forts vont survivre.

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La valeur d'une crypto-monnaie consiste en un enregistrement numérique contrôlé de façon décentralisée. Cet enregistrement existe sur de nombreux nœuds au sein du réseau, ce qui le rend résistant à un contrôle central ou à la « censure » - un terme fréquemment employé par les fondateurs des crypto-monnaies, par les traders et par les commentateurs, précisément parce qu'un grand nombre d'entre eux sont préoccupés par le une altération sélective des enregistrements.

On comprend aisément les raisons pour lesquelles un régime autoritaire voudrait empêcher ses citoyens d'avoir accès aux enregistrements numériques sûrs et potentiellement impossibles à retracer.

Tout d'abord, avec un accès à de tels enregistrements, un citoyen pourrait faire des paiements ou des donations qui court-circuitent le système bancaire et sa surveillance intégrée. Des règles restreignant l'organisation politique deviendraient plus faciles à contourner.

En outre, des enregistrements du même genre pourraient être utilisés pour stocker et pour transmettre d'autres informations. Par exemple, certains de mes collègues développent un système qui permettrait aux utilisateurs de stocker et de contrôler leurs propres enregistrements de santé. Pourquoi ne pas créer un système structuré semblable autour des doléances ou des protestations contre le régime ?

Il n'y a potentiellement aucune limite au niveau d'ingéniosité que des personnes peuvent atteindre dans l'écriture d'un contrat smart, qui déclenche des paiements ou d'autres transactions numériques (comme envoyer des messages de protestation) quand des événements particuliers se produisent. Pour les activistes du monde entier, la seule contrainte est la créativité.

Naturellement, les régimes autoritaires se méfient déjà des dangers - et nous pouvons nous attendre à ce qu'ils proscrivent la détention des crypto-monnaies de diverses manières draconiennes. Et il ne fait aucun doute qu'ils vont développer de nouveaux outils pour tenter de surveiller ce que font leurs citoyens à cet égard. Ce sera une course intéressante aux armes d'innovation - et que les régimes autoritaires auront du mal à remporter, étant donné que la technologie sur laquelle elle repose, connue sous le nom de blockchain, a été conçue pour éviter le besoin d'un pouvoir centralisé.

Les démocraties bien organisées ont peu de choses à craindre des crypto-monnaies. Il peut y avoir quelques escroqueries - et les investisseurs doivent toujours se méfier des produits dernier cri qui ne sont pas complètement transparents. Mais la plupart du temps nous obtiendrons de nouvelles formes de pression de la concurrence sur des moyens existants d'effectuer des paiements. Tout ce qui peut faire baisser les frais de carte de crédit et faire augmenter l'inclusion financière mérite d'être salué.

En revanche, les personnes dont le pouvoir politique se fonde sur le contrôle de l'information ont certainement du souci à se faire. Les régimes autoritaires seront toujours avec nous sous une forme ou sous une autre et dans de nombreux endroits. Mais il n'y aurait rien d'étonnant à ce que se produise un certain retour de balancier en faveur de ceux qui préféreraient des systèmes plus ouverts et un plus haut degré de concurrence politique significative.

http://prosyn.org/pSoDLqV/fr;

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