hanna2_INDRANIL MUKHERJEEAFP via Getty Images_coronavirussignindiacooperation Indranil Mukherjee/AFP via Getty Images

Amortir le choc du COVID-19 pour les plus défavorisés

CAMBRIDGE – Lorsque le gouvernement indien a annoncé, après un préavis de seulement quatre heures, la mise en place d’un confinement national de trois semaines destiné à stopper la propagation du coronavirus, plusieurs millions des citoyens les plus pauvres du pays se sont retrouvés confrontés aux risques de la famine et de la misère. De nombreux travailleurs migrants, soudainement devenus sans emploi, ont dû marcher plusieurs centaines de kilomètres depuis la ville pour rejoindre leur village natal. Dans ces villages comme ailleurs, le confinement face au COVID-19 risque de se révéler dévastateur : les ménages pauvres ne pourront survivre bien longtemps – bien souvent pas plus de quelques jours – s’ils ne perçoivent plus aucun revenu.

Ces défis sont mondiaux. Les gouvernements des pays développés sont toutefois en mesure d’user de leur capacité d’emprunt pour mettre en œuvre des programmes massifs de sauvetage destinés à soutenir les entreprises, les plus défavorisés, ainsi que les familles de la classe ouvrière et moyenne exposées au risque de plonger dans la pauvreté en raison des licenciements et des fermetures d’entreprises.

Les gouvernements des pays en voie de développement doivent trouver les moyens d’en faire de même. Le développement d’une protection sociale, susceptible de couvrir les personnes vulnérables le plus rapidement possible, doit constituer un pilier de la stratégie mise en œuvre par tous les pays face au COVID-19. Pour y parvenir, et compte tenu de leurs ressources limitées, les gouvernements doivent s’inspirer des expériences passées et des recherches existantes, afin d’élaborer les programmes les plus efficaces possible.

L’élaboration et la mise en œuvre de nouveaux programmes de protection sociale prennent du temps. C’est pourquoi les gouvernements doivent bâtir sur la base des plateformes et programmes existants, pour veiller à ce que l’ensemble de la population dispose des ressources suffisantes pour satisfaire à ses besoins essentiels. Il n’existe pas d’approche à taille unique ; chaque État doit évaluer les mécanismes déjà mis en place, puis décider de la manière de les développer ou de les réformer.

Un certain nombre d’orientations générales sont néanmoins utiles. Les États qui appliquent des programmes de versement de liquidités doivent immédiatement accroître le nombre de bénéficiaires et le montant des prestations. Compte tenu de l’ampleur du choc économique, les préoccupations selon lesquelles les ménages aisés percevraient des prestations dont ils n’ont pas besoin doivent passer au second plan par rapport à l’impératif d’une couverture pour les catégories vulnérables – y compris pour les travailleurs du secteur informel et les ménages de la classe moyenne, qui ne sont habituellement pas admissibles à de tels programmes de solidarité. Nos recherches suggèrent que les démarches sur demande – imposant aux personnes sans emploi de renseigner seulement quelques informations en ligne ou par téléphone pour pouvoir bénéficier des prestations – pourraient permettre aux gouvernements de venir en aide à davantage de personnes dans le besoin. Des vérifications complémentaires pourraient être effectuées plus tard.

Par ailleurs, il s’agirait de concentrer les transferts de liquidités vers les zones les plus impactées, telles que les villes, où la forte densité de population accélère la contagion, et où se concentrent les confinements. Sans transferts d’espèces permettant d’amortir le choc, les habitants pauvres des villes seront voués à migrer, comme ils le font en Inde, et risqueront ainsi de propager le virus à d’autres villes et zones rurales (où les capacités de santé déjà limitées se retrouveront rapidement submergées).

Subscribe to Project Syndicate
Bundle2020_web_beyondthetechlash

Subscribe to Project Syndicate

Enjoy unlimited access to the ideas and opinions of the world's leading thinkers, including weekly long reads, book reviews, and interviews; The Year Ahead annual print magazine; the complete PS archive; and more – all for less than $2 a week.

Subscribe Now

Lorsque c’est possible, les prestations pourraient être versées via des plateformes numériques, permettant ainsi aux individus d’éviter le contact physique. En l’absence de telles plateformes, les gouvernements doivent se montrer créatifs, et user de tous les points de contact à disposition. Les liquidités pourraient par exemple être distribuées via les autorités ou les réseaux locaux, en recourant au porte-à-porte ou à des dates et horaires de perception échelonnés, en fonction des numéros de carte d’identité. En Indonésie, où nous travaillons, de nombreux travailleurs du secteur informel et de la classe moyenne disposent de comptes de retraite ; les transferts pourraient être effectués sur ces comptes, et les interdictions de retrait anticipé être levées.

Pour autant, les versements en espèces ne suffiront sans doute pas à protéger les plus défavorisés contre la misère et la faim si les chaîne d’approvisionnement alimentaire sont rompues. Les gouvernements doivent également contrôler les prix et la disponibilité des produits alimentaires, et pourraient gérer les pénuries locales en développant des programmes de distribution alimentaire ciblés, en débloquant les stocks alimentaires le cas échéant, ainsi qu’en coordonnant la distribution avec les entreprises privées.

Les gouvernements doivent par ailleurs accroître les subventions relatives aux assurances publiques de santé existantes (même temporairement). Ceci allègerait pour les ménages et les entreprises la charge des primes de santé, et réduirait le risque de voir les familles se retrouver écrasées par les coûts médicaux en cas de choc sanitaire.

En périodes favorables, la demande en couverture santé dans les pays en voie de développement est faible, de nombreux habitant ayant tendance à en souscrire une seulement lorsqu’ils tombent malades. Cette tendance ne s’explique pas simplement par un raisonnement de court terme : lourdeurs ou défaillances des systèmes de souscription, faible qualité des services, et manque d’expérience auprès des assurances peuvent en effet dissuader les individus d’en souscrire une.

Les subventions temporaires, accompagnées de procédures de souscription simplifiées, peuvent contribuer à surmonter ces obstacles, et ainsi aboutir à une plus large couverture santé, même après la suppression de ces subventions. C’est ce qui a été observé en Indonésie, lorsqu’un régime de ce type a été testé antérieurement à la crise actuelle : l’octroi de subventions temporaires aux travailleurs du secteur informel, pour la souscription à une assurance publique de santé, a permis une multiplication par huit de la couverture, sans augmentation des coûts unitaires, et de nombreuses personnes ont conservé cette couverture après la période de subvention.

Toute réponse efficace face au COVID-19 doit également faire intervenir des bouées de sauvetage pour les petites entreprises. Les petites et moyennes entreprises du secteur formel représentent d’après les estimations 90 % des sociétés et 50 % de l’emploi au niveau mondial. Seulement voilà, ces entreprises manquant souvent de réserves de trésorerie, et faisant face à de sévères contraintes de crédit, nombre d’entre elles ne survivront à des fermetures temporaires si elles ne sont pas aidées.

Pour les entreprises du secteur formel, les gouvernements doivent envisager d’appliquer des reports et congés fiscaux pour les secteurs les plus durement frappés. Les entreprises du secteur informel, qui représentent d’innombrables emplois dans les pays en voie de développement, pourraient quant à elles travailler avec les banques et les institutions financières multilatérales pour étendre les lignes de crédit et suspendre voire annuler les remboursements de dette.

Certains affirment que les prestations et subventions seraient de nature à dissuader les individus de travailler. Or, nos recherches démontrent que même dans des circonstances ordinaires, les bénéficiaires n’ont tendance ni à travailler moins, ni à investir différemment. En cette période extraordinaire de distanciation sociale et de confinements, les arguments autour de l’incitation au travail sont encore plus vides de sens. Puisque ce sont les gouvernements qui imposent aux individus de quitter l’économie, c’est aux gouvernements qu’il incombe d’aider ces personnes à survivre.

Traduit de l'anglais par Martin Morel

https://prosyn.org/rXRcNx4fr