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Des entreprises nouvelles pour une nouvelle ère

CAMBRIDGE – Les entreprises sont la pierre angulaire de l’économie moderne. L’essentiel de la production, de l’investissement, de l’innovation et de la création d’emplois en provient. Leurs choix déterminent non seulement la performance économique mais aussi la santé et le bien-être d’une société. Mais qui devrait gouverner les entreprises ? et au nom de qui devraient-elles prendre leurs décisions ?

La théorie conventionnelle sur laquelle s’organisent aujourd’hui nos économies veut que les entreprises soient gouvernées par les investisseurs – ou en leur nom. Cette théorie postule une séparation nette entre propriétaires et employés – entre capital et travail. Les investisseurs possèdent l’entreprise et doivent prendre toutes les décisions importantes. Même lorsque c’est pratiquement irréalisable, comme dans les très grandes entreprises où les investisseurs sont très nombreux, on fait l’hypothèse que les membres de la direction jouent le rôle d’« agents » des investisseurs – et des seuls investisseurs.

Cette théorie de l’entreprise repose sur deux fictions. La première, c’est que les investisseurs sont les seuls qui soient « investis » dans l’entreprise, par conséquent les seuls qui prennent les risques. La seconde, c’est que les marchés sont concurrentiels et sans frottements, c’est-à-dire que les salariés (et tous ceux qui sont concernés de près par les décisions de l’entreprise, notamment ses fournisseurs) peuvent rompre à tout moment leur collaboration et s’en aller ailleurs s’ils ne sont pas satisfaits de la façon dont ils sont traités.

En réalité, un emploi est bien plus qu’une source de revenu. C’est une part essentielle de l’identité personnelle et sociale de l’adulte. Les relations que construisent les salariés et la communauté dans laquelle ils s’insèrent à la faveur de leur emploi leur donnent un but et les aident à définir qui ils sont. Les emplois sont aux salariés d’une utilité non seulement matérielle mais aussi expressive. Les termes de l’emploi ne déterminent pas seulement ce que nous pouvons nous permettre d’acheter, mais le sentiment que nous avons de nous-mêmes et dans quelle mesure sont remplies nos aspirations et nos capacités. C’est pourquoi le choc affecte souvent si rudement la satisfaction que nous tirons de la vie en général lorsque nous perdons notre emploi.

Si les marchés étaient hypercompétitifs et sans frottements, et si l’information était parfaite, rien de tout cela ne compterait beaucoup. Les salariés signeraient avec les investisseurs (ou avec leurs agents) des contrats parfaits et exhaustifs, prenant en compte toutes ces considérations. La main-d’œuvre se répartirait d’elle-même entre les différentes entreprises, choisissant de travailler pour celles qui leur offrent la meilleure combinaison d’avantages matériels et de valeur expressive. Mais dans le monde réel, ces contrats parfaits sont impossibles, et la concurrence imparfaite constitue la norme, donnant aux entreprises l’exorbitant pouvoir de décider quelle vie doivent mener leurs salariés.

Avec son fascinant ouvrage Firms as Political Entities, la juriste Isabelle Ferreras fait franchir à ce genre de considérations une étape supplémentaire dans la remise en cause de la conception traditionnelle de l’entreprise gouvernée par ses investisseurs. Le problème, explique-t-elle, provient de l’incapacité à distinguer une « société » d’une « entreprise ». La première est la forme juridique, approuvée par la puissance publique sous laquelle s’organisent les prérogatives et les responsabilités légales des investisseurs ainsi que les relations qu’ils entretiennent entre eux. L’entreprise n’est pas en tant que telle une construction juridique ; c’est une organisation sociale. Elle englobe la société – le contrat qui la régit – dans un réseau de relations avec les salariés, les fournisseurs, et les autres parties prenantes.

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À la question de savoir comment les entreprises doivent être gouvernées, il n’existe pas de réponse déterminée, ni dans la loi ni dans la logique économique. Ferreras propose une analogie avec les gouvernements nationaux. À mesure que la vie politique nationale s’est démocratisée, une seconde assemblée, plus représentative, s’est créée, en complément de la chambre haute dominée par l’aristocratie. De la même façon, les entreprises pourraient être gouvernées par un système bicaméral, où une chambre des salariés disposerait d’une voix aussi importante que la chambre des investisseurs. Le système allemand de cogestion se rapproche de la proposition faite par Ferreras, quoiqu’il n’ait toujours pas répondu aux attentes, puisque les représentants des salariés n’y ont jamais eu le même pouvoir que les conseils d’administration. 

Il est important que les salariés obtiennent l’autorité qui leur permette de contrebalancer les incitations des investisseurs à ne pas tenir compte du bien-être de leurs employés. Mais deux autres externalités sociales méritent aussi qu’on s’y intéresse de plus près. Tout d’abord l’innovation dépend aujourd’hui d’écosystèmes où les entreprises dépendent étroitement d’autres entreprises et de multiples fournisseurs ou prestataires de services pour établir les normes, faire circuler les savoirs et se pourvoir en talents. Les probabilités que survienne une erreur de coordination sont importantes. Ainsi des technologies viables ne parviendront-elles pas à décoller faute d’investissement en amont comme en aval.

En second lieu, existent ce que Charles Sabel et moi-même avons nommé les externalités des « bons emplois ». Dans les collectivités locales où les bons emplois de la classe moyenne se raréfient, se développent toute une série de maux sociaux et politiques – familles brisées, alcoolisme ou toxicomanie, délinquance, perte du capital social, xénophobie, attraction croissante pour les valeurs autoritaires. On ne peut pas toujours attendre des « inclus » qu’ils portent au fond de leur cœur les intérêts des « exclus ». Ainsi, quand bien même les employés se verraient confier plus de latitudes et de pouvoirs au sein des entreprises, il nous faudrait encore des mécanismes capables de garantir l’internalisation des intérêts de la collectivité.

Pour ces deux raisons l’action publique demeure indispensable. C’est à l’État de fournir le coup de pouce nécessaire pour pallier les manques locaux de coordination. Et il doit fournir la carotte, ou dispenser le bâton, pour que les entreprises internalisent les externalités des bons emplois. Quant aux entreprises, elles ne devraient pas considérer l’intervention en ce sens des pouvoirs publics comme une restriction de leur marge de manœuvre, mais comme une incitation à étendre leurs capacités technologiques et d’emploi.

Ces dernières années, les grandes sociétés ont pris de plus en plus conscience de leur intérêt à se préoccuper non seulement de de leurs résultats financiers, mais aussi l’impact social et environnemental de leurs activités. Les débats sur la gouvernance d’entreprise résonnent aujourd’hui de discours sur la responsabilité sociale, sur le modèle des parties prenantes et sur les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Un nombre croissant d’entreprises se définissent comme « hybrides », poursuivant en même temps des objectifs de profit et des objectifs sociaux. Certaines en sont arrivées à la conclusion que mieux traiter leurs salariés pouvait être bon pour leurs bénéfices.

Ces évolutions sont les bienvenues, mais les sociétés – au sens large du mot cette fois – ne devraient pas permettre aux investisseurs et à leurs agents de monopoliser le débat sur la réforme de la gouvernance d’entreprise. Si les sociétés – au sens du contrat qui régit les entreprises – sont amenées à servir le bien public en tant qu’acteurs sociaux et politiques, leurs salariés et les collectivités locales devraient y fait entendre beaucoup mieux leur voix lorsqu’il s’agit de prendre des décisions. 

Traduit de l’anglais par François Boisivon

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