13

Le cadeau de la Colombie au monde

MADRID – Après quatre longues années de pourparlers à La Havane à Cuba, le Président colombien Juan Manuel Santos a négocié la fin du conflit armé des gouvernements successifs avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), le groupe insurgé le plus résilient d'Amérique latine. La guerre civile de Colombie, qui a duré six décennies, a tué quelques 220 000 personnes et en a déplacé six millions d'autres. Mettre un terme à ce conflit a été un exploit remarquable en matière de diplomatie et Santos mérite les félicitations de tous. En effet, il est de loin le meilleur candidat au Prix Nobel de la Paix de cette année.

Trois principaux facteurs ont conduit à l'accord de paix. D'abord, les forces armées colombiennes ont amélioré leur efficacité, ce qui leur a permis de décimer les rangs des FARC. Ensuite, le travail diplomatique en amont de Santos, qui a adouci les relations auparavant tendues avec les pays voisins (Colombie, Venezuela, Équateur et Bolivie), un axe qui a longtemps contribué à soutenir les FARC en leur fournissant un appui logistique et politique. Et enfin, la nouvelle politique de Cuba du rapprochement avec les États-Unis, que Santos a su exploiter à son avantage dans ses propres efforts de paix.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

Une fois mises en place les conditions pour des négociations, Santos a dû également traiter la cause fondamentale du conflit. Il a accompli cela en ratifiant la Loi sur les Victimes et la Restitution Agraire en juin 2011, en présence du Secrétaire Général de l'ONU, M. Ban Ki-moon. La loi a été un tournant décisif, parce qu'elle a simultanément apaisé des régions violentes, a rendu la justice à des millions de paysans dépossédés et a radicalement amélioré le niveau de vie, ce qui a atténué l'appel d'un groupe de guérilleros qui utilisait la bannière de la réforme agraire pour justifier ses atrocités incalculables. Il a même reçu l'éloge de l'Office du Haut-Commissaire de l'ONU aux Droits de l'Homme en Colombie, pour ses dispositions spéciales envers les femmes et les enfants survivants des abus de droits de l'homme, ainsi que pour ceux visés pour leur orientation sexuelle.

Bien qu'elle ne soit pas exempte de défauts, la Loi sur les Victimes et la Restitution Agraire a clairement aidé à préparer le terrain pour la paix et la réconciliation nationale en Colombie. En effet, l'ancien leader des FARC, Alfonso Cano  en personne (le nom de guerre de Guillermo Sáenz Vargas), l'a reconnu en 2011.

Inévitablement, le régime de justice transitoire du gouvernement colombien, qui vise à mettre un terme au conflit et à réassimiler les FARC au sein du processus politique colombien, a ses détracteurs et divise l'électorat colombien. L'ancien Président Álvaro Uribe est à présent à la tête de ceux qui s'opposent d'une voix stridente à l'accord de paix, qui selon lui ne va pas assez loin dans la punition des militants du FARC.

Néanmoins, l'accord signé à La Havane est historique et novateur, parce qu'il s'efforce de dire la vérité, sans pour autant éviter la justice. Son objet n'est pas la vengeance et le châtiment, mais la « justice réparatrice, » un principe que l'archevêque Desmond Tutu a utilisé pour décrire la transition de l'Afrique du Sud vers la règle de la majorité après la ségrégation. Le modèle colombien de justice transitoire reconnaît que la réconciliation nationale n'est réalisable qu'à condition que les communautés brisées par une guerre longue et sauvage soient reconstruites et revitalisées.

En d'autres termes, l'approche colombienne de la justice transitoire place les victimes au premier plan, plus que n'importe quel autre processus de paix de ces dernières années. Les délégations de victimes ont même rejoint les pourparlers de La Havane et ont rencontré le commandement des FARC, qui était responsable de tant d'atrocités passées.

L'approche pilote du gouvernement colombien semble avoir bénéficié d'une sous-commission sur les questions sexuelles de genre, qui a considéré des propositions d'ONG représentatives des droits des femmes et de la communauté LGBT. Le gouvernement a également été bien inspiré d'établir une sous-commission spéciale afin d'examiner l'histoire du carnage, car le désaccord au sujet du passé constitue souvent un obstacle insurmontable à la paix et à la réconciliation.

La politique nationale colombienne doit maintenant occuper le devant de la scène, parce que les processus de paix sont vulnérables à l'opinion publique. Alors que la guerre unit souvent les pays, la paix a tendance à les diviser, parce qu'elle exige inévitablement des concessions et des sacrifices. La paix a un coût et les citoyens s'opposent souvent au moment de savoir qui doit payer la note. Pour un dirigeant démocrate, négocier la paix est - de manière perverse - plus risqué que faire la guerre.

Support Project Syndicate’s mission

Project Syndicate needs your help to provide readers everywhere equal access to the ideas and debates shaping their lives.

Learn more

Cela est particulièrement vrai pour un processus de paix asymétrique entre un gouvernement démocratiquement élu et un acteur non-étatique qui n'a pas de comptes à rendre, qui n'a pas à s'inquiéter des prochaines élections, des partis politiques d'opposition, de la presse, ni d'une opinion publique sceptique. En dépit de ces énormes contraintes, le gouvernement de Santos n'a jamais dévié des procédures démocratiques appropriées. Il a considéré les propositions des assemblées populaires dans le pays et a maintenu la transparence tout au long du processus.

Santos a surmonté des défis formidables. Le prochain défi est celui du plébiscite à venir, où les citoyens colombiens reconnaîtront, nous l'espérons, que leur pays a donné à un monde en prise aux conflits, un nouveau modèle de paix. La communauté internationale doit en prendre note et aider la Colombie dans sa transition difficile vers l'avenir, à l'heure où elle met en application des politiques conformes au nouvel accord. La phase post-conflit ne sera pas moins contraignante que le processus de paix lui-même.