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Le choc de l'ignorance et de la désinformation

Maintenant que le conflit sur les caricatures représentant le prophète Mahomet s'éteint peu à peu, ou du moins je l'espère, il est évident que les seuls vainqueurs sont les extrémistes, tant dans le monde musulman qu'en Europe.

Je regrette que cette controverse ait commencé dans mon propre pays parce qu'un journal a décidé à l'automne dernier de publier ces caricatures dans une tentative naïve de défendre la liberté d'expression. Je me suis alors élevé publiquement contre cet acte, qui pouvant heurter les sentiments religieux d'autrui, faisait preuve selon moi d'un manque de sensibilité. C'était une provocation inutile qui caricaturait la liberté d'expression que nous chérissons tous et qui est garantie par notre Constitution. Ainsi que mon père (lui-même un ancien journaliste) le disait : la liberté d'expression vous donne le droit de dire ce que vous pensez, mais ce n'est pas une obligation.

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Quand la controverse a éclaté il y a quelques semaines, on a jeté beaucoup d'huile sur le feu. Beaucoup d'informations inexactes ont circulé. Il y a eu de fausses rumeurs quant au statut de l'islam au Danemark, d'autres selon lesquelles le Coran avait été brûlé lors de manifestations, et des traductions erronées de ce que la reine avait dit ont circulé, etc. Cela a encore avivé la colère et c'est ce qui a conduit des manifestants à mettre le feu à des ambassades et à proférer des menaces de violence.

On a parlé à propos de ce conflit de "choc des civilisations". Il pourrait le devenir, car le potentiel est là, mais je préfère encore parler du "choc de l'ignorance et de la désinformation". Les torts sont partagés. D'un coté on ne comprend pas les profonds sentiments religieux qui ont été blessés par un manque de respect, de l'autre, les gens ont été abreuvés d'informations démesurément grossies ou carrément fausses.

Le potentiel pour un "choc des civilisations" réside dans la profonde différence entre les cultures et les traditions européennes et musulmanes. Certains cherchent à amplifier ces différences pour en faire des gouffres insurmontables, alors qu'elles pourraient servir d'inspiration pour une vie plus riche. Il est bien trop facile de monter cette affaire en épingle et de dire : "Vous voyez maintenant que la démocratie de style occidental et la liberté d'expression servent à ridiculiser votre foi religieuse". C'est facile, du fait que la publication de ces dessins avait pour but de prouver la liberté d'expression, en la caricaturant.

La mondialisation offre non seulement de nouvelles opportunités sur le plan économique, mais également des défis de nature culturelle et spirituelle. Internet et les téléphones portables se sont répandus en moins d'une décennie, mais nous ne nous sommes pas encore adaptés mentalement aux conséquences de la communication instantanée. Les caricaturistes danois et les rédacteurs en chef des journaux qui ont publié leurs dessins n'ont manifestement pas réalisé qu'ils ne s'adressaient pas seulement à un lectorat local, mais à tout le village planétaire. S'ils en avaient eu conscience, ils ne les auraient pas publiés, comme ils l'ont dit clairement en présentant leurs excuses.

Les leçons de cette malheureuse affaire me semblent claires : nous devons reconnaître que dans le monde moderne, il est de plus en plus nécessaire que tous les gens raisonnables oeuvrent pour le respect mutuel, la tolérance et davantage de compréhension. Il faut éviter que la confrontation entre des valeurs différentes ne dégénère en violence. Nous devons au contraire nous efforcer de construire des ponts entre les différentes religions, les différentes morales et les différentes cultures.

Vous pouvez appeler cela de l'autocensure si vous voulez. Mais elle est pratiquée couramment par les gens raisonnables. Si vous voulez rester dans la même pièce avec d'autres personnes, vous essayez de ne pas les offenser par des provocations inutiles. La pièce dont il s'agit n'est plus notre petite ville, mais toute la planète. Il faut savoir coexister.

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Il y a des gens pour ne pas accepter cela. Ils ne sont pas ouverts aux valeurs d'autrui et veulent la confrontation. On les trouve tout aussi bien en Europe que dans le monde musulman. Ce sont malheureusement eux les bénéficiaires du conflit provoqué par les dessins publiés par le journal danois. Si nous ne leur résistons pas, nous courrons le risque de répéter certaines des grandes erreurs de l'histoire. Le feu poète et philosophe danois Piet Hein a parfaitement exprimé ce risque dans l'un de ses célèbres aphorismes :

"Voici la question : coexister ou ne plus exister"