Spanish Prime Minister Dan Kitwood/Getty Images

Les forces centralisantes et décentralisantes exercées sur les espaces économiques

STANFORD – Il y a plusieurs années, j’avais prédit que surviendrait un glissement tectonique vers la décentralisation, le séparatisme et l’indépendance à travers le monde, en raison de l’échec des institutions politiques dans la gestion des différences économiques, culturelles, ethniques et religieuses.

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À l’époque déjà, les institutions économiques et politiques supranationales suscitaient clairement la révolte, concentrant l’essentiel du pouvoir au sein de gouvernements centraux. Les citoyens de nombreux pays commençaient à déplorer l’érosion de leur souveraineté, et à s’inquiéter des coûts trop élevés liés à une immigration croissante, compte tenu d’une lente reprise après la Grande Récession, d’une faible croissance de la productivité, et d’une diminution de la part du travail dans le revenu.

Depuis, le Royaume-Uni a décidé de sortir de l’Union européenne. Les négociations autour de ce divorce sont désormais en cours pour décider du montant que les Britanniques devront verser à l’UE, et déterminer ce à quoi ressembleront les relations commerciales futures entre les deux parties. Si cette procédure est difficile, c’est parce que les négociateurs de l’UE craignent de voir d’éventuelles modalités de sortie trop généreuses inciter d’autres États à suivre l’exemple du Royaume-Uni en quittant eux aussi le bloc.

Dans le même temps, les États-Unis du président Donald Trump se sont retirés du Partenariat transpacifique, et ont abandonné les Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement avec l’UE. Le pays menace désormais de se retirer de l’Accord de libre-échange nord-américain, si le Mexique et le Canada refusent de faire des concessions.

En Espagne, le gouvernement de la région semi-autonome de Catalogne a organisé le 1er octobre un référendum auquel auraient participé environ 43 % des Catalans, qui ont voté massivement pour l’indépendance. Une fois celle-ci proclamée par le parlement catalan, le gouvernement national espagnol a invoqué une disposition constitutionnelle pour prendre le contrôle administratif de la région, ce qui a provoqué l’escalade de la crise.

Autre contexte qui a son importance, plus de 90 % des participants aux récents référendums de Lombardie et de Vénétie, les deux plus riches régions de l’Italie, ont voté pour davantage de contrôle sur les impôts et dépenses locales liées à l’éducation. Ces citoyens avaient certainement à l’esprit la dette publique colossale de l’Italie, et les subventions versées aux régions les plus pauvres du pays. Giuseppe Garibaldi, général à l’origine de l’unification des cités-États du territoire au XIXe siècle, doit se retourner dans sa tombe.

Ailleurs dans le monde, le gouvernement régional du Kurdistan irakien, qui a tenu un référendum d’indépendance fin septembre, s’efforce actuellement de négocier avec le gouvernement central de Bagdad, qui a déployé des troupes pour reprendre les champs pétroliers de la région. De son côté, le président chinois Xi Jinping a profité ce mois-ci du 19e Congrès national du Parti communiste chinois pour consolider sa position, en réorientant davantage de pouvoir des provinces vers le gouvernement central de Pékin.

Au sein même de pays connus depuis longtemps pour leur stabilité, des tensions évidentes apparaissent entre l’autorité politique centralisée et les autorités décentralisées. Un groupe baptisé Calexit tente par exemple d’introduire une proposition de scrutin en Californie pour se séparer des États-Unis. Ce mois-ci, le gouverneur californien Jerry Brown a signé un projet de loi consistant à faire de la Californie un « État sanctuaire » – ce qui est surtout un geste symbolique indiquant que l’État n’entend pas coopérer avec l’administration Trump dans ses efforts d’application de la loi fédérale sur l’immigration.

Au niveau national, la triste tentative des Républicains du Congrès visant à faire abroger et remplacer l’Affordable Care Act de 2010 (l’Obamacare) avait elle aussi pour objectif de placer davantage de pouvoir dans les mains des États, au travers de subventions forfaitaires fédérales. Or, la proposition républicaine de réforme fiscale actuellement débattue aboutirait à la suppression d’une déduction fiscale fédérale d’impôts étatiques et locaux que d’autres États considèrent comme une subvention pour des États hautement imposés tels que la Californie ou l’État de New York (après compensation de l’ensemble des interactions et transferts fiscaux, l’inverse est plus proche de la réalité).

Sur le Vieux Continent, l’UE continue de botter en touche plutôt que de s’attaquer aux crises de la dette souveraine, du secteur bancaire, de la croissance et du chômage qui l’affectent. Les dirigeants de l’UE comptent sur une modeste reprise cyclique pour gagner un peu de temps. Mais tôt ou tard, il leur faudra faire face à un problème central : plus grande bénéficiaire d’une Union monétaire dans laquelle ses partenaires commerciaux ne disposent pas d’une monnaie à déprécier, l’Allemagne n’entend pas payer de sa poche le sauvetage des États membres dépensiers.

Pas étonnant qu’un récent sondage du Pew Research Center révèle que 70 % des Européens, Canadiens et Américains se disent favorables à une démocratie plus directe, « dans laquelle les citoyens, plutôt que les dirigeants élus, votent sur les question majeures ». Ce chiffre horrifierait les fondateurs de l’Amérique, qui rejetaient la démocratie directe comme une loi de la populace, et qui établirent un système de garde-fous précisément pour éviter un tel scénario.

Bien que tous ces exemples de centralisation et de décentralisation revêtent leur propre spécificité, il convient de s’interroger sur leurs similitudes éventuelles.

À l’époque où le lauréat du prix Nobel Robert Mundell, « père intellectuel de l’euro », cherche à déterminer l’espace monétaire optimal, il place la priorité sur les liens commerciaux et macroéconomiques naturels. En tant que Canadien, il est frappé par la nature « horizontale » des espaces monétaires canadien et américain. Selon lui, des espaces « verticaux » composés de l’ouest canadien et américain seraient économiquement plus logiques.   

Le point de vue de Mundell peut être appliqué plus largement. Les espaces économiques sont en état constant de formation, de combinaison et de dissolution, en raison de forces centrifuges et centripètes concurrentes. L’évolution constante des avantages comparatifs, des économies d’échelle et des coûts de transaction impacte les bienfaits d’une adaptation à des préférences localisées plus homogènes.

De même, l’espace politique « optimal » est une notion qui évolue avec le temps, en raison des changements technologiques et démographiques, ainsi que de son interaction avec les facteurs culturels, ethniques, religieux, et autres facteurs changeants. Ces processus de rassemblement et d’effondrement peuvent se révéler bénéfiques ou défavorables. L’UE a clairement été une réussite en tant qu’espace commercial, mais beaucoup moins en tant que marché du travail intégré ou en tant qu’union monétaire, ayant par ailleurs totalement échoué en tant qu’espace bancaire et budgétaire.

Songez encore au sous-continent indien, où les méfiances entre voisins armés nucléairement soulèvent un danger pour eux-mêmes et le reste du monde. L’Inde comptant encore presque autant de musulmans que le Pakistan, peut-être les tensions religieuses auraient-elles pu être atténuées dans les limites d’un seul pays. Selon mes estimations, le volume actuel d’échanges commerciaux du Pakistan et de l’Inde devrait être 25 fois supérieur à ce qu’il est. Une telle situation bénéficierait considérablement aux deux pays, notamment dans la mesure où chacun aurait intérêt à voir l’autre prospérer.

Dans un contexte de diversité économique, politique, ethnique et religieuse, bien gouverner n’est pas choses facile. Mais l’incapacité à le faire peut signifier une croissance bien moindre – et un risque politique bien supérieur.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

http://prosyn.org/hUcvx7F/fr;

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