34

Piketty contre Piketty

BERKELEY – Dans son livre Le Capital au XXIe siècle[Le Seuil], l'économiste français Thomas Piketty souligne le contraste frappant en Amérique du Nord et en Europe entre l'âge d'or qui a précédé la Première Guerre mondiale et les décennies qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale. Avant la Première Guerre mondiale, la croissance économique était anémique, la richesse essentiellement héritée, les riches dominaient la politique et les inégalités économiques (ainsi que celles entre race ou entre hommes et femmes) atteignaient des sommets.

Mais après les bouleversements provoqués par la Deuxième Guerre mondiale, tout a changé. La croissance des revenus s'est accélérée, la richesse provenait essentiellement du travail (ou parfois de la débrouillardise), la classe moyenne dominait la politique et les inégalités économiques étaient modérées (même si l'on était loin de l'égalité des races et des sexes). L'Occident semblait entrer dans une ère nouvelle. Mais depuis les années 1980, cette tendance parait s'infléchir pour revenir à la situation qui prévalait avant la Première Guerre mondiale. La thèse centrale du livre de Piketty est qu'il n'y a rien de surprenant à cela, les économies de l'Amérique du Nord et de l'Europe revenant à ce qui est la norme pour une société capitaliste.

Selon lui, dans une économie capitaliste on peut s'attendre à ce qu'une grande part de la richesse soit héritée et à ce que sa distribution soit très inégalitaire. Il est prévisible qu'une une fois constituée, une élite ploutocratique utilise son pouvoir pour bâtir une économie qui lui permette de détourner à son profit une grande partie des revenus de la société. De même, il n'est pas étonnant que la croissance soit faible, car une croissance rapide suppose une destruction créatrice - et comme ce serait la richesse des ploutocrates qui disparaîtrait, ils ne l'encouragent pas.

Depuis la sortie de son livre, il fait l'objet de vives critiques. La plupart des reproches qu'on lui adresse ne sont guère justifiées ; elles me paraissent davantage être la réaction d'une ploutocratie montante que le résultat d'une réflexion approfondie.