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L’Europe après le Brexit

PARIS – Le président des États-Unis Franklin Delano Roosevelt l’affirmait autrefois : « La seule chose que nous devons craindre, c’est la peur elle-même. » Le référendum du Brexit, lors duquel un peu plus de la moitié des électeurs du Royaume-Uni ont voté en faveur d’une sortie de l’Union européenne, nous montre aujourd’hui qu’il n’avait pas tout à fait raison. Nous devons aussi craindre ces gens qui exploitent, comme l’on fait les dirigeants populistes en Grande-Bretagne, les peurs de leurs semblables et provoquent des désastres véritablement effrayants. Ce qu’ils sont parvenus à provoquer pourrait bien conduire, cette fois, à la désintégration de l’UE.

Après avoir été membre de l’UE pendant quarante-trois ans, la Grande-Bretagne a décidé, de la façon, dit-on, la plus démocratique qui soit, de se replier en elle-même. Si pragmatiques et réalistes que les Britanniques aient l’habitude de se montrer, dit-on encore, ils ont voté contre leurs propres intérêts. En rejetant l’UE, ils ont probablement condamné leur pays à un lent appauvrissement, et peut-être à son éclatement, qui serait quant à lui moins lent, puisque les dirigeants de l’Écosse et de l’Irlande du Nord, où le vote en faveur du maintien l’a massivement emporté, ont annoncé qu’ils souhaitaient désormais quitter le royaume.

 1972 Hoover Dam

Trump and the End of the West?

As the US president-elect fills his administration, the direction of American policy is coming into focus. Project Syndicate contributors interpret what’s on the horizon.

C’est pourtant le Brexit qui aurait dû effrayer les Britanniques. Mais la raison, faiblement défendue par les voix de l’ordre établi, manquant d’éloquence et incapables d’inspirer la confiance, n’a pu résister aux peurs que suscitait tout ce qui pouvait entrer par la porte laissée ouverte sur le reste de l’Europe – et, bien entendu, sur le reste du monde.

Il y a ici un profond paradoxe : c’est précisément lorsqu’ils disent Non à l’Europe (comme en écho au célèbre veto opposé par Charles de Gaulle à la première demande d’adhésion de la Grande-Bretagne au processus d’intégration européenne) que les Britanniques se montrent les plus proches, d’un point de vue émotionnel, des citoyens du reste de l’Europe. À la vérité, c’est peut-être là que réside le problème.

Dans toute l’Europe – dans le monde entier –, les gens ont peur. Ils ont peur, surtout, d’une mondialisation qui amène l’« autre », et la menace qu’il représente à leurs yeux, jusque dans leur vie quotidienne, qui mine leurs moyens d’existence et ne profite qu’aux élites. Ils ont peur pour leur sécurité et pour leur emploi – et ils sont en colère contre des dirigeants qui ne sont pas parvenus à défendre leurs intérêts.

En conséquence de quoi les « moins privilégiés » s’en prennent de plus en plus aux élites privilégiées, ainsi qu’à l’ouverture au monde qu’incarnent ces dernières, demandant au contraire un retour à ce qu’ils perçoivent comme un passé plus stable et plus sécurisant. La nostalgie fut une puissante force dans la campagne pour la sortie de l’UE, tout comme le désir de punir les bandits au pouvoir.

Le Brexit n’est pas le fruit du hasard, et il n’aurait pas dû non plus nous surprendre. Il est le résultat de peurs et de frustrations longtemps contenues, même si l’on pouvait ne pas s’attendre à ce que tant de Britanniques laissent leur instinct les guider sans chercher à le maîtriser. Voici seulement quelques-années, celui-ci ne les aurait pas poussés, quoi qu’il en soit, à sortir le Royaume-Uni de l’UE. C’est une grave erreur de jugement qui a permis cette tragédie politique.

On peut conclure de cette campagne, et c’est l’une de ses plus grandes leçons, que lorsque les responsables politiques tentent de manipuler pour arriver à leurs fins les émotions de la société, comme l’a fait le Premier ministre David Cameron, les choses leur échappent rapidement. En jetant de l’huile sur le feu de la peur et des frustrations, Cameron et son parti ont peut-être gagné les élections de 2015, mais ils sont à l’origine d’une conflagration qui ravage non seulement le parti et l’héritage du Premier ministre mais le pays tout entier.

Pour le reste de l’Europe, le Brexit pourrait servir d’accélérateur aux passions populaires, les politiciens populistes ne se privant pas de souffler sur les flammes. Même Donald Trump, candidat présomptif du parti républicain à la présidence des États-Unis, s’est empressé d’exprimer son soutien au Brexit. Malgré son ignorance, il comprend la puissance d’une promesse comme celle de « reprendre son pays ». Les gens comme Trump ne se soucient apparemment pas des conséquences. Ils n’ont rien de modernes Winston Churchill.

Jusqu’où ira la panne, voire la décomposition de l’Europe ? Quelles en seront les conséquences ? Nous verrons. Mais on peut raisonnablement s’attendre à voir redoubler d’activité les mouvements populistes ou prônant l’indépendance. L’image d’une Europe apparemment entrée en phase terminale affaiblira certainement son influence dans le monde.

Le rôle de l’Europe sur la scène internationale est menacé, et il est urgent que ses dirigeant dressent le bilan, au propre comme au figuré. Ils doivent comprendre ce qu’ils ont fait – ou ce qu’ils n’ont pas fait – pour perdre la confiance de leurs concitoyens, et concevoir un programme, aux niveaux national et européen, pour regagner cette confiance.

Il est fondamental qu’un tel bilan prélude au coup de fouet dont l’intégration a besoin. Si l’UE cède à la panique, son redémarrage ne sera qu’un sursaut, et elle prouvera qu’elle n’a pas compris ce qui se passe réellement.

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Le 23 juin 2016 ne s’inscrira pas dans l’histoire comme ce jour d’indépendance du Royaume-Uni qu’avait promis Boris Johnson, l’ancien maire de Londres et le chef de la campagne du « Leave ». Mais on pourrait s’en souvenir comme du jour où l’Europe, finalement, s’est réveillée, du jour où elle a compris que pour assurer son avenir elle n’avait d’autre solution que de commencer à se réinventer.

Traduction François Boisivon