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Le Brexit et les perdants de la mondialisation

LONDRES – En tant qu'Européen fervent, je suis horrifié par le résultat du référendum sur le Brexit qui aboutira presque certainement à notre sortie de l'UE. Je craignais depuis plusieurs années qu'une immigration massive vers le Royaume-Uni n'entraîne une réponse populiste néfaste.

Les élites mondiales doivent retenir la grande leçon du Brexit et agir en conséquence. Contrairement à un discours spécieux maintes fois entendu, la mondialisation du capital, du commerce et des flux migratoires n'est pas "bonne pour tout le monde". Si nous ne prenons pas en compte ses répercussions négatives, le Brexit ne sera ni la dernière, ni la pire de ses conséquences.

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A World Besieged

From Aleppo and North Korea to the European Commission and the Federal Reserve, the global order’s fracture points continue to deepen. Nina Khrushcheva, Stephen Roach, Nasser Saidi, and others assess the most important risks.

Au début des années 1990, l'immigration nette vers la Grande-Bretagne était proche de zéro. Elle a commencé à augmenter à la fin de cette décennie et a fait un bond après que huit pays de l'ancien bloc communistes aient rejoint l'UE en 2004, la Grande-Bretagne ayant renoncé, contrairement à la France et à l'Allemagne, à son droit d'imposer un délai de sept ans avant d'accorder la liberté de circulation aux ressortissants des nouveaux pays membres. L'année dernière, l'immigration nette vers le Royaume-Uni s'élevait à 333 000 personnes, tandis que la population augmentait de 500 000 personnes. Selon des prévisions crédibles, la population du pays qui est de 64 millions pourrait dépasser 80 millions en 2050.

Sans aucun doute l'immigration a-t-elle beaucoup d'effets positifs ; et si Londres est une ville merveilleuse, c'est dû en partie au mélange de différentes cultures. Néanmoins la commission économique de la Chambre des Lords dont j'étais alors membre a signalé dès 2008 que l'immigration massive en cours se faisait au détriment de toute une partie de la population.

Les économistes entretiennent entre eux des débats houleux quant à son impact sur les salaires, mais aucune économie ne peut faire face à une augmentation brusque de la main d'œuvre sans inconvénient pour certains groupes de travailleurs "autochtones". Une augmentation brusque de la population, souvent dans des lieux bien précis, se traduit par des encombrements dans des établissements publics de première importance comme les écoles ou les hôpitaux, si les investissements nécessaires n'ont pas été planifiés en amont. Mais rien n'a pas été fait.

En Angleterre (qui rivalise avec la Hollande en terme de plus haute densité de population en Europe), beaucoup craignent qu'un accroissement supplémentaire de la population ne conduise à des conséquences néfastes dans les campagnes si appréciées. Il en résulte de fortes oppositions locales contre le développement de nouvelles infrastructures d'importance, ce qui entraîne des retards sans fin, une augmentation des coûts et des ressentiments durables.

Pour toutes ces raisons, la hausse de l'immigration allait susciter une réaction politique. Elle reflétait en partie une xénophobie attisée par des mensonges délibérés. Ainsi les partisans de la sortie de l'UE ont laissé entendre que la Turquie, avec sa population importante en croissance rapide allait bientôt entre dans l'UE sans le consentement britannique. Ces mensonges ont été efficaces, car bâtis autour d'un noyau de vérité, et parce que le refus de reconnaître ce fait a renforcé la réaction populiste.

Confrontés à une inquiétude montante face à l'immigration, les politiciens de l'establishment et les universitaires ont réagi en rejetant ces inquiétudes comme du racisme ou même en niant l'existence d'inconvénients. Or si certaines personnes sont confrontées à de véritables problèmes liés à l'immigration, ce type de discours ne peut que les pousser à bout.

L'échec de la campagne en faveur du maintien dans l'UE à répondre aux inquiétudes liées à l'immigration souligne plus généralement l'incapacité des élites mondiales à convaincre que la libre circulation des capitaux, des biens et des personnes est dans l'intérêt de tous.

Or ce n'est pas vrai, et la théorie économique explique pourquoi. Elle nous enseigne que chacune de ces trois libertés peut contribuer à augmenter la taille du gâteau à partager. Mais elle nous dit aussi qu'il y aura inévitablement des perdants et des gagnants. Autrement dit la libéralisation des échanges et la mondialisation sont bénéfiques à tous, à condition que les gagnants offrent une compensation aux perdants. Or où que ce soit dans le monde, ces compensations, quand il y en a, sont des plus maigres.

Aux USA, le prochain défi sera probablement celui de l'impact du commerce plutôt que celui de l'immigration, parce que l'époque des grands flux migratoires en provenance d'Amérique latine touche à sa fin et que la baisse du taux de fécondité stabilise les populations dans la région. Paradoxalement, Donald Trump, le candidat à la présidence, a réussi à réunir des partisans autour de son projet absurde de construction d'un mur à la frontière mexicaine, alors même que l'immigration nette en provenance du Mexique devient négative.

Mais lorsqu'il dit que beaucoup de travailleurs américains souffrent et pourraient souffrir encore davantage du libre-échange, son discours rencontre un écho parce que c'est vrai au moins en partie. Si le systéme politique américain ne réagit pas efficacement face à cette réalité, le rejet populiste du libre-échange et l'antagonisme à l'égard des immigrés pourraient croître.

Par contre en Europe, le grand défi c'est l'immigration - pas tant l'immigration interne à l'UE que celle en provenance de l'extérieur de ses frontières. Selon l'ONU, la population de l'Afrique pourrait passer de 1,2 milliards aujourd'hui à plus de 4,3 milliards en 2100. Si cet accroissement ne s'accompagne pas de davantage de prospérité et de création d'emplois à un rythme rapide, un flux migratoire continu et massif à travers la Méditerranée sera inévitable.

Toute l'Europe est donc confrontée à deux énormes défis : contribuer au développement économique de l'Afrique et du Moyen-Orient et réagir le mieux possible au flux migratoire qui va s'accroître, avec des répercussions négatives pour certains citoyens européens.

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Répondre à ces défis suppose une coordination au niveau européen, et je déplore grandement que la Grande-Bretagne ne puisse plus tenir qu'un rôle mineur dans cet effort collectif. Le seul effet positif du Brexit, s'il en est, c'est que l'on a entendu l'alerte et que l'on va peut-être s'intéresser aux perdants de la mondialisation. Si on ne les prend pas en compte, la réaction qui a alimenté le Brexit va continuer à croître.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz