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Le piège colonial

NEW YORK – Le 20 février1947, le Premier ministre britannique travailliste de l’époque, Clement Attlee, annonçait au Parlement que l’Inde accéderait à l’indépendance, au plus tard en juin 1948. Attlee jugeait opportun de se désengager au plus vite d’un pays dont les dirigeants, hindous et musulmans, réclamaient depuis longtemps l’émancipation. Mais l’Inde était en proie à des troubles violents. Les dirigeants musulmans s’inquiétaient d’une hégémonie hindoue. Préoccupé par l’éventualité d’une guerre civile qui placerait les Britanniques devant une situation échappant à tout contrôle, Attlee décida de mettre fin au Raj britannique plus tôt que prévu.

L’Inde devint indépendante le 15 août 1947. Puis, le Pakistan fit sécession. Des massacres d’une violence inouïe éclatèrent entre les communautés hindoue et musulmane, faisant plus d’un million de morts, selon les estimations les plus hautes. Des millions d’autres familles perdirent leur foyer. Les blessures de la partition de l’empire britannique des Indes ne sont pas encore cicatrisées.

Attlee fut critiqué de toutes parts pour un retrait jugé prématuré, qui plongea l’ancienne colonie dans le chaos. Si seulement une force de police plus compétente avait été formée. Si seulement l’armée avait pu maintenir l’ordre. Si seulement les Britanniques étaient partis une fois la stabilité du pays assurée.

Le président américain Joe Biden se retrouve aujourd’hui dans la même situation. En quittant l’Afghanistan, les troupes américaines ont livré le pays à un épilogue sanglant. Ceux qui se montrent critiques de la décision de Biden estiment que les États-Unis auraient du rester plus longtemps dans le pays. Selon Robert Kagan, un politologue américain néoconservateur connu pour ses prises de position belliqueuses, les États-Unis  auraient du d’entrée de jeu promettre de rester 20 ans, au lieu de se montrer évasifs sur la durée de leur engagement. Après tout, la présence militaire américaine était minimale et pouvait facilement être financée. Mais alors, pourquoi 20 ans ? Pourquoi pas 40 ans ? Pourquoi pas pour toujours ?

La question est de savoir si la stabilité de l’Inde, ou de l’Afghanistan, pouvait éventuellement être assurée avant qu’Attlee et Biden décident de partir. Attlee avait au moins l’assurance que l’Inde, et même le Pakistan, seraient gouvernés par des hommes responsables, pour la plupart modérés. Jawaharlal Nehru et Mohammed Ali Jinnah n’avaient rien de commun avec les Talibans. Tous deux étaient largement considérés comme des dirigeants légitimes – et pourtant, une terrible guerre civile a bien eu lieu. Biden n’a même pas eu le luxe de pouvoir laisser l’Afghanistan entre les mains de dirigeants compétents.
 

Il est facile de blâmer Attlee et Biden pour les violences qui ont suivi leurs décisions. Il est possible qu’ils aient fait des erreurs. Avec le recul, on peut se figurer comment ils auraient pu atténuer ces désastres. Mais les deux dirigeants ont été le jouet du même piège colonial auquel ont succombé tant d’autres puissances impériales. Une fois que les élites locales sont rendues dépendantes de la puissance et de l’argent de l’occupant étranger, il devient presque impossible de partir sans provoquer des troubles majeurs. Et plus longtemps la puissance étrangère reste dans le pays, plus le désordre s’aggrave.

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Le très conservateur journaliste américain William F. Buckley Jr. demanda un jour à Harold Macmillan, le Premier ministre conservateur britannique qui, sentant le « vent du changement » souffler sur le continent africain, procéda à une décolonisation rapide dans les années 1960, si les Africains étaient prêts à se gouverner eux-mêmes. Macmillan répondit qu’il ne le pensait pas. Mais il ajouta que c’était une raison de plus pour qu’ils soient libres d’essayer. Qu’il s’agissait de leurs pays et qu’ils devaient apprendre à gouverner en gouvernant. Pour les Britanniques, s’accrocher à leurs colonies et jeter en prison les militants anticolonialistes les plus brillants et les plus compétents n’aurait fait que compliquer la tâche.
 

Les empires sont rarement créés à dessein. La plupart des empires européens ont commencé par des comptoirs commerciaux. Les gouvernants locaux furent choyés, soudoyés et dressés les uns contre les autres. Pendant une longue période, de vastes territoires de l’Inde furent administrés par une société commerciale, la Compagnie britannique des Indes orientales. Puis, les gouvernements coloniaux prirent le relais pour défendre les intérêts commerciaux de leurs pays d’origine. La domination impériale s’est souvent appuyée sur des missionnaires chrétiens zélés, et plus tardivement, à la toute fin du XIXe siècle, sur les grands idéaux visant à éduquer et former les élites autochtones aux valeurs occidentales, pour justifier la colonisation.

Les États-Unis se sont montrés plus réticents dans leurs entreprises coloniales. Après tout, les Américains sont censés être opposés à l’impérialisme. L’argument invoqué pour justifier la lutte contre le communisme au Vietnam, ou contre les dictatures en Irak ou en Afghanistan, était d’éclairer des populations plongées dans l’ignorance grâce au capitalisme fondé sur l’économie de marché et la gouvernance démocratique – avec des conséquences souvent désastreuses.

Quelle que soit la justification de l’intervention étrangère, les résultats sont les mêmes. Les élites locales, comme les Afghans qui gouvernaient Kaboul et d’autres villes, pouvaient tirer leur épingle du jeu. Mais la dépendance – non seulement à l’égard d’une autre nation, mais également d’ONG et d’autres organismes bien intentionnés qui font ce que les gouvernements devraient faire – alimente la corruption. L’argent coule trop facilement dans des poches toujours plus profondes. Et la simple présence de forces armées étrangères et de mentors politiques, qui peuvent n’avoir qu’une compréhension limitée du fonctionnement des pays qu’ils occupent, rend encore plus difficile pour les populations locales de se gouverner elles-mêmes.

Les élites locales, corrompues par l’argent des colonisateurs, n’ont aucune légitimité aux yeux de leurs compatriotes. Les rebelles et les révolutionnaires en ont peut-être davantage, mais ils ne savent gouverner que par la force. La puissance impériale est prise au piège. Partir a presque toujours des conséquences funestes. Rester est pire.

Attlee et Biden l’ont bien compris, raison pour laquelle ils ont décidé de se retirer. Biden est accusé d’être naïf et perçu comme un vieil homme malchanceux qui n’avait aucune idée de ce qu’il allait déclencher. Il est peu probable que ce soit le cas. À mon avis, il a décidé qu’il était temps de quitter l’Afghanistan sans délai, précisément parce qu’il savait quel désastre ce serait ; mieux valait en finir que d’être toujours plus embourbé dans le piège colonial.

Ce constat peut sembler cruel, sans-cœur. Mais Biden ne peut être blâmé pour l’avènement des talibans ou pour la fragilité d’un État qui a connu bien trop de guerres et d’invasions. Les États-Unis n’avaient rien à faire en Afghanistan en premier lieu, mais c’est une leçon que les grandes puissances semblent ne jamais retenir.

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