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Apprendre davantage en jouant le jeu du pari

PHILADELPHIE – Le déroulement du débat public a malheureusement tendance à devenir de plus en plus prévisible. Les choses commencent bien souvent par une surprise – par exemple lorsque Donald Trump, géant de l'immobilier métamorphosé en star de la téléréalité, vient contrarier les probabilités en devenant le candidat potentiel du Parti républicain à la présidentielle américaine. Puis les commentateurs plongent tête baissée. Comment expliquer ce phénomène ? Que signifie-t-il ? Et à quoi faut-il s'attendre pour la suite ?

C'est seulement après un certain temps que se révèle pleinement l'avenir dont il était question dans les débats. Dans un monde idéal, chacun aurait l'honnêteté de reconnaître quelles prévisions étaient justes. Des leçons seraient tirées. Et nous en sortirions tous un peu plus malins.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

La réalité du monde est néanmoins tout autre. Bien trop souvent, au lieu de tirer des enseignements, les observateurs continuent de se contredire mutuellement. Leurs avis sur les événements s'opposent. Impossible d'admettre qu'untel avait su en prévoir l'issue. Les mentalités n'évoluent guère. Et nous n'en sortons pas plus éclairés.

Pour ceux qui pensent que nous pouvons mieux faire, une solution pourrait consister à parier sur des prévisions. C'est précisément ce qu'ont fait les économistes Tyler Cowen et Bryan Caplan au début de l'année 2014. Alors pessimiste quant aux prévisions de chômage aux États-Unis, Cowen parie avec Caplan que le taux de chômage ne descendra pas en dessous de 5 % pour les 20 prochaines années. Deux ans plus tard, le taux de chômage atteint 4,9 %. Caplan remporte ainsi une victoire évidente.

C'est précisément à ce type de clarté que peut aboutir le jeu du pari. En l'absence de défi exigeant une certaine précision, les observateurs ont tendance à user d'un discours relativement flou, affirmant que « le chômage restera élevé pendant plusieurs années », ou que « l'enthousiasme autour de Donald Trump finira par s'éroder ». Ce discours est parfaitement adapté au petit écran, mais il ne produit aucun résultat vérifiable et indiscutable (De combien d'années parle-t-on ? Quelle est la mesure de l' « érosion » prévue ? Le fait de s'engager dans un pari oblige les deux parties à convenir de termes bien définis – de sorte qu'il n'y ait aucune difficulté à déterminer qui avait raison et qui avait tort.

Bien entendu, l'objectif d'une telle démarche ne se limite pas à proclamer un vainqueur et un perdant ; il s'agit de remplacer des débats interminables et inutiles par une détermination claire de celui ou celle dont la conception de la réalité se rapproche le plus de la vérité. L'objectif final consiste à faire de nous tous des êtres un peu plus éclairés. Malheureusement, sur la voie de cet objectif, nous ne parvenons pas respecter le jeu du pari.

Prenez la réponse de Cowen, après que celui-ci ait perdu son pari contre Caplan. Cowen reconnaît rapidement avoir perdu, au regard des règles du pari. Pour autant, il insiste sur le fait que cette défaite ne donne pas raison à Caplan. Cowen relève en effet que même si le taux de chômage a baissé, le rapport de l'emploi à la population a très peu évolué. Dans l'évaluation qu'il fait du résultat, Cowen conclut ainsi être "convaincu d'avoir remporté le pari". Ce jeu du pari n'a par conséquent rien résolu.

Et c'est malheureusement ce qu'il se produit généralement lorsque deux personnes prennent part à des paris simples autour de problématiques complexes. En 1980, le biologiste Paul Ehrlich et l'économiste Julian Simon font eux aussi un célèbre pari, autour du prix qu'atteindront les métaux dix ans plus tard. Bien que la partie s'achève sur une victoire évidente de Simon, Ehrlich hausse les épaules et considère l'issue du pari comme dénuée de signification. Et il n'a pas tort. En effet, si les deux scientifiques avaient parié au cours d'une année différente, Ehrlich aurait tout a fait pu en sortir vainqueur.

Le problème avec les paris de ce type, c'est qu'ils sont beaucoup trop simples pour appréhender toute la complexité des débats en question. Quelques prix des métaux ne sauraient trancher une opposition majeure entre malthusiens et cornucopiens, de la même manière que de simples données ponctuelles ne peuvent conférer le denier mot à Cowen ou à Caplan.

Il serait pourtant dommage de renoncer définitivement au jeu du pari. Il ne nous resterait plus que des discussions stériles, dans le cadre de nombreux débats pourtant très importants. C'est pourquoi la solution consiste à prendre plus au sérieux le jeu du pari, à le développer, et à le concevoir d'une manière qui permette de trancher la discussion en faveur de l'observateur le plus averti.

Idéalement, ce jeu du pari porterait sur une question aussi conséquente que le débat nécessaire à sa résolution. Il est néanmoins impossible que cela fonctionne, dans la mesure où les questions majeures – « La croissance démographique finira-t-elle par excéder les ressources et ainsi menacer la civilisation ? » – ne produisent pas de résultat facilement mesurable. La clé consiste à soulever un grand nombre de petites interrogations précises.

En effet, Cowen et Caplan ont eu tort de se fonder uniquement sur le taux de chômage ; ils auraient dû prendre en considération le ratio emploi-population, ainsi que d'autres mesures dont ils auraient au préalable convenues en tant que facteurs présentant une valeur diagnostique. De même, Ehrlich et Simon auraient dû formuler un plus large ensemble de prévisions, concernant les prix des métaux mais aussi la production alimentaire, la qualité de l'air, et d'autres facteurs.

Cette approche, autour de petits ensemble de questions, pourrait être appliquée à quasiment n'importe quel débat majeur. En ce moment, par exemple, dans nos prévisions relatives à l'avenir de l'accord nucléaire iranien, les arguments des partisans de la sécurité sont opposés à ceux des partisans de la paix.

Naturellement, le fait de soulever des questions multiples peut aboutir à des décisions partagées. Mais bien que notre objectif consiste à apprendre, il s'agit d'une fonctionnalité et non d'un bug, pour reprendre un fameux dicton informatique. Une décision mitigée permettrait de suggérer qu'aucun des parieurs ne se fait une idée parfaitement exacte de la réalité, et que la vérité se situe dans l'entre-deux. Ceci produirait un résultat enrichissant, notamment lorsque les débats publics sont dominés par des positions extrêmes – avec pour illustration traditionnelle l'opposition entre Ehrlich et Simon.

Bien entendu, rien de tout cela ne sera possible si les protagonistes ne sont pas prêts à réfléchir ensemble à la résolution de leurs désaccords. Et ce n'est pas toujours facile, c'est le moins que l'on puisse dire. Après s'être livrés à leur célèbre pari, Simon et Ehrlich ont envisagé de parier à nouveau, en prenant en compte un plus grand ensemble de mesures. Mais ce pari n'a jamais eu lieu, notamment en raison d'une inimité personnelle entre les deux hommes.

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La nécessité réside dans la présence d'une partie indépendante, d'un arbitre – un rôle que les think tanks, par exemple, sont bien placés pour jouer. Mais quelles que soient les difficultés, la qualité du débat public dépend considérablement de paris correctement structurés. Car dans notre apprentissage du monde, il est plus productif de parier sur des prévisions que de formuler des arguments qui ne solutionnent rien.

Traduit de l'anglais par Martin Morel