68

La tragédie de Ben Bernanke

BERKELEY – Il est difficile de considérer The Courage to Act, les mémoires de Ben Bernanke, l'ancien président de la Réserve fédérale, autrement que comme l'histoire d'une tragédie. C'est l'histoire d'un homme qui était peut-être la personne la mieux préparée pour le poste qu'il a occupé, mais qui s'est trouvé rapidement dépassé par les défis auxquels il a été confronté.

Néanmoins c'est grâce à lui que la crise de 2007-2008 n'a pas déclenché une nouvelle Grande dépression. Mais contre toute attente, sa réaction lors de l'aprés-crise a été décevante. En 2000, il écrivait qu'avec suffisamment de volonté, une banque centrale parviendra "toujours" à restaurer la prospérité au moins à moyen terme, en recourant au relâchement monétaire [QE, quantitative easing]. D'après lui, si une banque centrale fait tourner la planche à billets et achète des actifs financiers à grande échelle, les ménages vont dépenser davantage. Et même s'ils croient que seule une fraction du relâchement monétaire va être maintenue en permanence, et même si l'incitation à dépenser est faible, la banque centrale peut relancer l'économie.

Mais Bernanke a échoué. Pour effacer les conséquences de la crise financière, la Fed et beaucoup d'autres banques centrales ont fait tourner la blanche à billets bien plus que nécessaire aux yeux de nombreux économistes, pourtant le retour à la prospérité d'avant-crise se fait encore attendre. Bernanke a multiplié par 5 la base monétaire des USA qui est passée de 800 milliards à 4 000 milliards de dollars. Mais cela n'a pas suffi. Perdant courage, il a hésité à passer à l'étape suivante : faire plus que doubler la base monétaire pour qu'elle atteigne 9 000 milliards de dollars. Lors de ses dernières années à la tête de la Fed, il en a été réduit à supplier en vain le Congrès de voter une expansion budgétaire.

Interrogeons les économistes pour savoir ce qui n'a pas fonctionné. Comme c'est souvent le cas, la réponse varie de l'un à l'autre. Si je comprends correctement Bernanke, il dirait que fondamentalement rien ne s'est mal passé, mais que la vague momentanée d'épargne a prolongé artificiellement le temps nécessaire pour qu'une politique monétaire agressive restaure la prospérité. Les fonds souverains soucieux d'éviter les pertes, les millionnaires des marchés émergents qui immobilisent leur fortune aux USA ou en Europe et les Etats qui veulent conserver leur liberté d'action ont poussé très fortement à la baisse les taux d'intérêt d'avant-crise, prolongeant ainsi le temps nécessaire pour que les effets du choc financier se dissipent.