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Triste anniversaire en Asie

AIX-EN-PROVENCE – En ce mois de juillet, la crise financière asiatique –ou plus précisément l’élément qui l’a déclenchée, la dévaluation du baht thaïlandais – a vingt ans. Si cet anniversaire n’a rien de particulièrement réjouissant, il est pourtant l’occasion de regarder en arrière et de voir ce qui a changé – ou ce qui n’a pas changé, et n’a pas moins d’importance pour autant.

Les causes de la crise furent à l’époque un sujet de controverse, et le sont encore aujourd’hui. Les observateurs occidentaux en imputèrent la faute au manque de transparence des pays asiatiques ainsi qu’aux relations trop intimes entre les entreprises et la puissance publique – la marque, à leurs yeux, d’un « capitalisme de connivence ». Les commentateurs asiatiques, pour leur part, blâmaient les fonds spéculatifs, accusés d’avoir déstabilisé les marchés financiers, mais aussi le Fonds monétaire international, dont la thérapie avait presque tué le patient.

Les deux points de vue se défendent. La Banque de Thaïlande avait publié un bilan qui exagérait largement les réserves de change dont elle disposait – ce qu’on ne peut guère considérer comme un exemple de transparence. Les spéculateurs étrangers pariaient volontiers, quant à eux, contre le baht, et les fonds spéculatifs ne furent pas les seuls qui en vendirent à découvert : des banques d’investissement, dont celle qui conseillait le gouvernement thaïlandais sur les moyens de défendre sa monnaie, firent de même. Et le FMI, dans les conseils qu’il prodigua aux pays asiatiques pour résoudre la crise, pêcha – ce ne fut pas, notons-le, la dernière fois – par excès d’austérité budgétaire.  

Plus fondamentalement, la crise traduisait les discordances entre la conjoncture et le modèle historique de croissance asiatique, qui avait reposé jusque-là sur des taux de change stables, considérés comme indispensables au développement des exportations, sur l’investissement – pourvu que la croissance fût à deux chiffres –, et sur les emprunts à l’extérieur, nécessaires au financement des niveaux requis de formation du capital.  

Mais en 1997, les économies du Sud-Est asiatique avaient atteint un niveau de développement tel que les investissements obtenus par la manière forte ne suffisaient plus à soutenir des taux de croissance élevés. En comptant sur les emprunts à l’étranger, leur modèle de croissance négligeait les risques.

D’autant que des forces extérieures aggravaient le problème. L’entrée de la Corée du sud dans l’OCDE la contraignait à lever le contrôle des capitaux, et à exposer son économie aux flux à court terme de « capitaux fébriles ». D’une façon plus générale, le FMI et le Trésor américain faisaient pression sur les pays asiatiques pour les convaincre de mettre un terme aux restrictions des mouvements de capitaux, ce qui exacerbait les risques et rendait encore plus problématiques des taux de change arrimés plus ou moins complètement au dollar.

Ce tableau rapide de la crise laisse apparaître, en creux, tout ce qui a changé depuis vingt ans.

Tout d’abord, les pays concernés ont réduit leurs taux d’investissement et leurs prévisions de croissance à des niveaux soutenables. Les gouvernements asiatiques accordent encore à la croissance une grande importance, mais plus à n’importe quel prix.

En deuxième lieu, les pays du Sud-Est asiatique ont aujourd’hui des taux de change plus souples. Aucun n’est parfaitement souple, bien sûr, mais les États de la région ont du moins abandonné l’arrimage rigide au dollar, qui fut en 1997 à l’origine de leur vulnérabilité.

Troisièmement, des pays comme la Thaïlande, qui accusaient d’importants déficits extérieurs, lesquels renforçaient encore leur dépendance aux financements étrangers, enregistrent aujourd’hui des surplus, qui leur ont permis d’accumuler des réserves en devises, et constituent une sorte d’assurance.

Quatrième point : les pays d’Asie travaillent désormais ensemble à sanctuariser la région. En 2000, suite à la crise, ils ont créé l’initiative de Chiang Mai, un réseau régional de facilités de crédit réciproques. Et ils disposent désormais de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, qui leur permet également de régionaliser le crédit pour le financement du développement.

Ces initiatives peuvent être comprises comme une réaction à l’expérience malheureuse de l’Asie avec le FMI. Mais elles traduisent surtout l’émergence de la Chine. En 1997, une Chine encore incertaine du rôle qu’elle peut jouer sur la scène régionale ne soutient pas vraiment le plan japonais d’un Fonds monétaire asiatique. Et son manque d’enthousiasme scelle le destin de la proposition.

Par la suite, la position dominante de la Chine et une confiance en elle grandissante l’incitent à prendre la tête de la construction institutionnelle et de la coopération dans la région. Cette évolution, qui s’appuie sur vingt ans d’une croissance chinoise robuste, apparaît comme le changement le plus important qu’ait connu l’Asie depuis la crise.

Mais si l’émergence de la Chine témoigne de l’étendue des changements, elle rappelle aussi tout ce qui est resté comme avant. Le modèle chinois donne toujours la priorité à un certain taux de croissance et compte sur des investissements importants pour atteindre cette cible. Les pouvoirs publics maintiennent l’apport de liquidité au niveau requis pour que la machine économique continue de tourner à plein régime, d’une façon qui rappelle dangereusement l’attitude de la Thaïlande avant la crise.

Et comme le gouvernement chinois a levé plus vite que ne l’aurait recommandé la prudence les restrictions aux emprunts à l’étranger, les entreprises chinoises liées à la puissance publique ont une lourde dette extérieure. En outre, les réticences à laisser flotter la monnaie demeurent, alors même qu’une telle mesure dissuaderaient les sociétés chinoises d’accumuler autant d’obligations libellées en devises.

La Chine est aujourd’hui rendue au point où se trouvaient, voici vingt ans, ses voisins du Sud-Est asiatique : elle est à l’étroit dans son modèle de croissance traditionnel. Espérons que ses dirigeants se sont penchés sur la crise asiatique et en ont tiré les leçons. Ils sont voués, sinon, à sa répétition.

Traduit de l’anglais par François Boisivon