Justin Merriman/Getty Images

Le populisme, Trump et la colère populaire

HONG KONG – Beaucoup d'observateurs mettent sur le compte de l'extrême-droite la révolte populiste qui laboure nombre de pays occidentaux. Les partis extrémistes ont remporté des élections en prenant en compte les revendications de la classe populaire, tout en jouant sur les peurs et en attisant les divisions. Mais à pointer du doigt exclusivement les politiciens qui manipulent la colère populaire, on ne prend pas en compte la colère elle-même, dirigée contre les élites qui se sont enrichies au cours des 30 dernières années alors que les classes moyennes et populaires stagnaient.

Deux analyses récentes touchent au cœur de ce qui est en jeu, non seulement aux USA, mais dans d'autres parties du monde. Dans son nouveau livre, Tailspin, le journaliste Steven Brill explique que les institutions américaines ne remplissent plus leur fonction, car elles ne protègent plus que la minorité aisée de la population, laissant la grande majorité à la merci des prédateurs financiers et économiques du libéralisme. Pour lui, c'est une conséquence de la méritocratie américaine : les meilleurs ont eu la possibilité de parvenir au sommet, mais une fois atteint ce dernier, ils ont tiré derrière eux l'échelle qui permettait d'y parvenir en mettant la main sur les institutions démocratiques pour défendre les privilèges qu'ils ont acquis.

Le philosophe Matthew Stewart est du même avis : "La classe méritocratique est devenue maître dans l'art d'accroître son patrimoine et de rendre ses privilèges héréditaires au détriment des autres enfants". Durant les années 1980, les 90% les moins fortunés de la population des USA détenaient au mieux 35% des richesses du pays, mais cette part a dégringolé à peine 20% trois décennies plus tard, montre-t-il. La différence est allée pour l'essentiel dans la poche des 0,1% les plus riches. Les 9,9% de la population entre ces deux groupes, que Stewart qualifie de "nouvelle aristocratie américaine", inclut ce que l'on appelait la classe moyenne. En 1963 cette "aristocratie" était 6 fois plus riches que les 90%, mais les inégalités se sont creusées au point qu'elle est maintenant 25 fois plus riche.

La plus grande partie de la population américaine travaille plus dur que jamais. Pourtant son niveau de vie baisse, un phénomène encore aggravé par l'endettement des ménages et souvent par l'absence d'assurance-maladie. Les 10% les plus riches perpétuent leurs privilèges car ils ont les moyens d'envoyer leurs enfants à l'université, tandis que les autres doivent travailler encore plus dur et souscrire des prêts pour payer des frais universitaires exorbitants, ce qui fait que beaucoup d'étudiants se retrouvent lourdement endettés à la fin de leurs études. Quand ils tombent malades, les 10% les plus riches bénéficient de soins optimums, ce qui est rarement le cas des 90%, si ce n'est au prix d'une petite fortune.

La fiscalité est supposée assurer une répartition plus équitable des richesses. Mais depuis longtemps le parti républicain est favorable aux baisses d'impôt pour les riches et proclame que baisser les taux marginaux de taxation stimulera l'investissement, l'emploi et la croissance, et finalement conduira au "ruissellement" de la richesse du haut vers le bas de la société. Mais en réalité les baisses d'impôt en faveur des riches renforcent leurs privilèges et creusent les inégalités.

Pire encore, les pauvres payent plus d'impôts indirects et les 20% des Américains les plus pauvres versent deux fois plus d'impôts locaux que les 1% les plus riches. Ajoutons à cela le défi de l'automatisation et de la robotisation, pour ne pas mentionner les désastres naturels de plus en plus fréquents et dévastateurs, et il n'est pas difficile de comprendre pourquoi tant de gens sont en colère.

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D'après Stewart, la nouvelle aristocratie des 9,9% assure le fonctionnement du système qui détourne les ressources de la majorité au profit de 0,1% de la population et prend au passage sa part du butin. Les inégalités qui en découlent peuvent être lourdes de conséquences, car elles suscitent le mécontentement, et comme on le voit aux USA aujourd'hui, une politique erratique. Ainsi que l'historien autrichien Walter Scheidel le souligne, c'est souvent à la suite d'une guerre, d'une révolution, d'un effondrement de l'Etat ou d'un désastre naturel que les inégalités régressent.

Pour éviter d'en arriver à un tel scénario, il faudrait que les 10% les plus riches de la population américaine prennent véritablement en compte les intérêts des 90% en termes de revenus, de patrimoine, de protection sociale et d'opportunités économiques. Pourtant, un mélange de myopie économique et de fractures politiques a conduit toute une classe politique à détourner la colère populaire sur les migrants, la Chine et le commerce (y compris avec nos proches alliés). C'est pourquoi le monde est pris maintenant dans un tourbillon protectionniste au bout duquel tout le monde se retrouvera perdant.

Il est vrai que les contradictions internes et les déséquilibres intérieurs propres à un pays ont souvent conduit à des conflits extérieurs. Mais cela n'a rien d'inéluctable, car l'aboutissement dépend de la qualité des dirigeants. Ainsi George Washington, Abraham Lincoln, et Franklin D. Roosevelt ont réussi à renforcer les USA en reconnaissant la nécessité de résorber les fractures internes au nom des valeurs du pays, de sa position sur la scène internationale et d'objectifs à long terme.

Trump exploite la colère populaire à son propre profit ; mais il ne l'a pas créée, car ce sont les élites américaines qui la suscitent depuis des décennies. Elles ont créé les conditions qui ont permis l'émergence d'un personnage comme Trump. Maintenant qu'il est au pouvoir, la situation de 90% de la population est appelée à se dégrader encore davantage. Sa politique, notamment en matière commerciale, ne va pas aider les gens qu'il prétend représenter et va sans doute conduire à la disparition de la notion d'équité et de sens des responsabilités qui unit généralement une population à ses dirigeants.

Il est facile de s'en prendre à un bouc émissaire, mais le seul moyen de rendre sa grandeur à l'Amérique est de lutter contre les injustices dans le pays. Aucune barrière douanière, aucun mur frontalier n'y contribuera.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

http://prosyn.org/O4XSAYh/fr;

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