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Les États-Unis, une démocratie désaxée

NEW YORK – Alexis de Tocqueville, un aristocrate libéral français, se rendit en 1831 aux États-Unis pour, selon toute apparence, y étudier son système pénitentiaire « éclairé » (placer les condamnés en isolement cellulaire individuel comme des moines pénitents était la dernière idée en vogue). De ce voyage naquit l’ouvrage le plus connu de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, dans lequel il faisait part de son admiration pour les libertés civiles américaines et comparait à leur désavantage les institutions de l’Ancien monde à la première démocratie réellement libérale de l’histoire.

Mais il exprimait également de fortes réserves. Le plus grand danger pour la démocratie américaine, estimait-il, est la tyrannie de la majorité, le conformisme intellectuel suffocant de la vie américaine, la répression des minorités et des voix dissidentes. Il était convaincu que l’exercice sans limites du pouvoir, fut-il le fait d’un despote ou d’une majorité politique, ne pouvait que déboucher sur un désastre.

 1972 Hoover Dam

Trump and the End of the West?

As the US president-elect fills his administration, the direction of American policy is coming into focus. Project Syndicate contributors interpret what’s on the horizon.

La démocratie, au sens de la règle de la majorité, nécessite des contre-pouvoirs, comme tout autre forme de gouvernement. C’est la raison pour laquelle les Britanniques ont associé l’autorité des politiciens élus à celle des privilèges aristocratiques. Et également la raison pour laquelle les Américains tiennent tant à la séparation des pouvoirs inscrite dans leur Constitution.

Par contre, dans le cas du système républicain français, l’État est censé représenter la volonté du peuple. L’exercice du pouvoir est en conséquence moins entravé, ce qui pourrait expliquer l’incidence plus élevée des manifestations, et même des violences collectives en France. En fait, ces troubles pourraient faire office de contrepoids au pouvoir officiel.

Tocqueville identifiait aussi une autre forme de contrainte de la société américaine : le pouvoir de la religion. La cupidité humaine, ainsi que la tentation de recourir aux extrêmes, sont tempérées par l’influence modératrice de la foi chrétienne. Le concept de liberté, aux États-Unis, est indissociable de la croyance religieuse.

Le spectacle qu’offre aujourd’hui la politique américaine pourrait faire douter des observations de Tocqueville. Ou, plus exactement, la rhétorique de plusieurs candidats républicains à la présidence s’apparente à une perversion de ce qu’il avait pu constater en 1831. La religion et la liberté sont toujours évoquées dans la même foulée, mais le plus souvent pour promouvoir des points de vue extrêmes. Les minorités religieuses sont mises au ban. Les thèses apocalyptiques sont encouragées, tout comme l’intolérance. Tout cela au nom de Dieu.

Les États-Unis ne sont bien sûr pas le seul pays où des démagogues marginaux empoisonnent la vie politique. Si le discours religieux est peu fréquent dans les pays d’Europe de l’Ouest, ce n’est pas le cas dans plusieurs pays d’Europe de l’Est, en Turquie et en Israël. Et dans les sociétés démocratiques, le message du populisme est partout le même : les élites libérales sont responsables de tous nos maux et de toutes nos peurs, de la crise des réfugiés aux inégalités de l’économie mondiale, du multiculturalisme à l’émergence de l’islamisme radical.

Le populisme suscite de vives inquiétudes, en particulier parce que les politiciens traditionnels semblent incapables de trouver des moyens convaincants pour stopper sa progression. Ceux qui s’inquiètent, à juste titre, du recours à la politique de la peur tendent à penser que le populisme est une menace pour la démocratie même. La méfiance envers les élites engendre une méfiance envers le système, et la nostalgie de grands dirigeants qui nous délivreraient de l’égoïsme des politiciens professionnels engendrera de nouvelles formes de tyrannie.

Cela s’avérera peut-être vrai. Mais à y regarder de plus près, ce n’est pas vraiment la démocratie qui est aujourd’hui menacée. Sous bien des aspects, de nombreuses sociétés sont plus démocratiques qu’elles ne l’étaient auparavant. A défaut d’autre chose, le phénomène Donald Trump démontre que les partis traditionnels peuvent être contournés par des outsiders populaires. Les médias sociaux permettent également de se passer des filtres habituels de l’autorité, comme les journaux et les diffuseurs influents, et d’exprimer directement son point de vue.

La capacité des grandes fortunes à influencer l’opinion publique, en particulier aux États-Unis, perturbe également l’ordre établi. L’hostilité envers les élites peut être alimentée par des individus immensément riches, parce que l’élitisme est plus défini par l’éducation que par le pouvoir financier.

Les citoyens en colère influencés par le discours populiste éprouvent plus de ressentiment envers les professeurs progressistes, les banquiers clairvoyants ou les journalistes sceptiques qu’ils n’en éprouvent pour les multimilliardaires. (C’est à la fois l’éducation élitiste du président Barack Obama et la couleur de sa peau, ou plutôt la combinaison des deux, qui lui a valu tant d’hostilité).

Dans le même temps, les citoyens sont plus qu’auparavant en position d’élire des escrocs avides de pouvoir. Comme les histoires farfelues circulant sur l’internet, ce genre de personnage ne peut plus être tenu à distance par les élites des partis traditionnels.

Ce n’est pas la démocratie qui s’érode aujourd’hui, mais les contraintes que Tocqueville jugeait indispensable au bon fonctionnement d’une démocratie libérale. De plus en plus, les dirigeants populistes considèrent leur élection par une majorité d’électeurs comme un blanc-seing pour réprimer toute dissidence politique et culturelle.

La hantise de Tocqueville n’est pas encore devenue une réalité aux États-Unis, mais la conjoncture en Russie, Turquie, Hongrie, et peut-être en Pologne, s’en approche. Même Israël, dont la démocratie a toujours été robuste malgré ses nombreux problèmes évidents, tend à suivre la même voie, avec un gouvernement qui demande des preuves de « loyauté envers l’État » de la part des écrivains, des artistes et des journalistes.

Il est difficile d’imaginer comment les élites traditionnelles regagneront leur autorité perdue. Et pourtant, je pense que Tocqueville avait raison. Sans rédacteurs en chef, il n’y a pas de journalisme sérieux. Sans partis dirigés par des politiciens expérimentés, la ligne de démarcation entre l’industrie du spectacle et la politique disparaîtra. Sans des limites imposées aux appétits et aux préjugés de la majorité, l’intolérance règnera.

Il ne s’agit pas de nostalgie ou de snobisme. Il ne s’agit pas non plus d’un appel à faire confiance à quiconque revêtant un semblant d’autorité. La colère envers les élites n’est pas toujours injustifiée. La mondialisation, l’immigration et le cosmopolitisme ont servi les intérêts d’une minorité très éduquée, souvent aux dépens de personnes moins privilégiées.

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Et pourtant, le problème soulevé par Tocqueville dans les années 1830 est plus d’actualité aujourd’hui que jamais. Une démocratie libérale ne peut se réduire à un concours de popularité.  Les contraintes imposées au pouvoir de la majorité sont indispensables pour protéger les droits des minorités, qu’elles soient ethniques, religieuses ou intellectuelles. Lorsque cette protection disparaîtra, nous aurons perdu les libertés que la démocratie est censée défendre.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin