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Comment nous perdons nos frises

ATHENES – George Clooney a réveillé un vieux débat lorsqu’il a suggéré, en réponse à la question d’un journaliste grec, que retirer les frises du Parthénon, connues en Grande Bretagne sous le nom de marbres d’Elgin du British Museum de Londres et les rendre à leurs origines athéniennes serait “la bonne chose à faire.”

Au début du XIXème siècle, les frises et les sculptures ont été extraites du Parthénon par Lord Elgin, ambassadeur de Grande Bretagne auprès de l’Empire Ottoman de 1799 à 1803. Elgin les a alors vendues au gouvernement britannique qui les a placées au British Museum. La Grèce les réclame.

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La raison de cette dernière joute historique est la sortie du nouveau film de Clooney, The Monuments Men, qui détaille les efforts des Alliés pour sauver les œuvres d’art des mains nazies pendant la seconde guerre mondiale. Ses commentaires ont mis en rage le très provocateur maire de Londres, Boris Johnson, lui-même auteur et spécialiste des lettres classiques, qui a rétorqué que le point de vue de Clooney sur la question était comparable à celui des nazis représentés dans son film.  

Mais le film a moins d’intérêt dans cette dispute que l’identité des individus impliqués. La question qu’il faudrait peut-être surtout se poser est la suivante : Qui – de Clooney ou de Johnson (ou peut-être des nazis) – le public est-il enclin à croire ?  

Bien sûr, on pourrait se demander si la personnalité des personnes impliquées a une quelconque importance ; les faits tangibles devraient certainement parler d’eux-mêmes. Et pourtant, sur des questions comme celles-ci – comme sur les questions politiques, sociales économiques et culturelles importantes – ce que l’on vient à croire n’est pas fondé sur les seuls faits. Parfois, nous pouvons nous concentrer sur les pour et les contre de chaque argument, recherchant des informations et des données qui viendraient appuyer telle ou telle vue ; dans d’autres cas cependant, nous nous fondons sur une évaluation rapide des arguments en ignorant les preuves pour ne retenir que l’expertise ou la popularité d’un spécialiste.

La psychologie sociale ou cognitive a depuis longtemps compris ces deux processus dans l’étude des modèles de « double processus », qui expliquent comment nous traitons l’information pour finalement nous former une opinion.  Nous empruntons la voie périphérique du traitement de l’information lorsque nous achetons par exemple un grille-pain sur un coup de tête, alors que nous prenons la voie dite centrale – considérer dans le détail les caractéristiques techniques, esthétiques ou de sécurité – lorsque nous achetons une voiture.

L’étude systématique du principe de persuasion a débuté pendant la deuxième guerre mondiale, lorsque l’armée américaine a admis que de combattre une nation hypnotisée par Hitler nécessitait de motiver les troupes et de rallier le soutien populaire en faveur de la guerre. Ils ont reçu pour cela l’aide des psychologues de l’université de Yale Carl Hovland et de ses associés, qui ont produit ce qui est devenu un modèle de persuasion bien connu, basé sur trois groupes de variables liées au communicateur, au public, et au message.

Hovland s’est inspiré des idées développées à l’époque de la Rhétorique d’Aristote, lequel prétendait que le pouvoir de persuasion était fondé sur le caractère éthique du communicateur, l’état émotionnel du public, et la logique de l’argument, ce dernier ayant le plus de poids.

Les études psychologiques ont montré que chacun de ces trois aspects peut être persuasif, en fonction de l’attrait du communicateur, ou de la prédisposition du public. Par exemple, des fans féminins subjugués par les stars du cinéma américain peuvent être prônes à croire n’importe quelle déclaration en provenance de Hollywood. Ou la crainte peut, comme dans le cas des nazis, prédisposer le public à se convaincre.

Mais dans la plupart des cas, lorsque les individus sont confrontés à des sujets de grande importance, ils sont plus enclins à utiliser la voie centrale vers le traitement de l’information, et à juste titre. Les questions d’héritage culturel mondial, par exemple, méritent une délibération sur les faits. En effet, il est de notre devoir, et c’est le fondement de toute civilisation prospère, que les décisions importantes ne soient prises qu’à la suite d’une étude approfondie de toutes les informations pertinentes et l’évaluation des mérites relatifs à chacun des points de vue.

Une fois cette tâche accomplie, une personne logique comprendra que les frises du Parthénon, détenues de longue date par le musée phare d’une ancienne puissance impériale, ont été brutalement séparées du reste des sculptures du Parthénon – une offense à l’art et une blessure toujours ouverte infligée par les Britanniques au peuple grec en souffrance depuis longtemps. Dans ce cas précis, une seule conclusion s’impose. Les frises du Parthénon pillées doivent retrouver leur lieu d’origine historique et être exposées au monde comme l’avaient prévu les artistes de l’Antiquité.

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Convaincus ?  Peut-être pas – je suis grec après tout. Mais ne croyez pas non plus Clooney sur parole (ni Johnson). Disposer du patrimoine culturel mondial n’est pas comme acheter un grille-pain.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats