China's Communist Party Congress Nicolas Asfouri/Getty Images

La modernité à la chinoise

HONG KONG – À l’ouverture du 19e Congrès national du Parti communiste chinois (PCC) ce mois-ci, le président Xi Jinping a dévoilé son « plan de développement en deux étapes », visant à faire de la Chine un « État socialiste moderne » d’ici 2035. Depuis, les commentateurs ne cessent de débattre de la « montée en puissance de la Chine », et des pouvoirs que concentre Xi entre ses mains. En réalité, ils passent à côté du sujet.

The Year Ahead 2018

The world’s leading thinkers and policymakers examine what’s come apart in the past year, and anticipate what will define the year ahead.

Order now

En effet, le programme de Xi est beaucoup plus global et novateur que semblent le penser la plupart des observateurs. À l’instar de ses prédécesseurs Mao Tsé-Toung et Deng Xiaoping, Xi a élaboré une stratégie visant à transformer la Chine en un pays « prospère, puissant, démocratique, culturellement avancé, harmonieux et rayonnant » au cours des prochaines décennies. La clé de la réussite résidera dans un équilibre entre modernité et socialisme conduit par le PCC.

Lorsque Xi a pris la tête du PCC en 2012, des fissures profondes apparaissaient à la fois dans le modèle de développement hérité de Deng et dans le modèle néo-libéral occidental dominant, fondé sur la liberté et l’ouverture des marchés. La croissance industrielle rapide de la Chine a engendré une corruption omniprésente, des inégalités croissantes de revenus, et une pollution élevée. Les pays occidentaux ont eux aussi connu une montée des inégalités tandis qu’ils se remettaient d’une crise mondiale dont ils avaient été à l’origine – une crise qui a notamment réduit leur appétit pour les importations chinoises.

Conscient que le développement durable ne serait possible que dans un contexte de stabilité sociale ainsi que de gouvernance crédible et transparente, Xi a consacré les cinq dernières années à une campagne sans précédent de lutte contre la corruption, qui a fait tomber 440 hauts responsables. Au cours de son premier mandat, le président chinois a également déployé plus de 1 500 mesures de réforme destinées à rééquilibrer l’économie, stabilisant ainsi la croissance annuelle du PIB à hauteur d’une nouvelle norme, à savoir un taux de 6,7 % en moyenne.

Le premier mandat de Xi a ainsi posé les fondations du programme ambitieux qui a été dévoilé lors du 19e Congrès national. Ce plan fixe des objectifs clairs et réalistes, visant à faire de la Chine une « société relativement prospère » d’ici 2021, notamment en élevant le revenu par habitant à plus de 12 000 $ par an, seuil à partir duquel la Banque mondiale parle de pays à revenu élevé.

Le programme de Xi établit également une stratégie à plus long terme, visant à concrétiser d’ici 2049 le « rêve de la Chine », si cher à ses yeux : « régénérer » le pays, et l’élever au rang de leader mondial au même titre que les États-Unis et les autres pays développés. Dans le cadre de la vision de Xi, un PCC transparent, contrôlé, autonomisé et socialement responsable agira en tant que garant de cette transition.

Certes complexe, ce plan est parfaitement logique. Il semble pourtant incompréhensible pour les pays extérieurs à la Chine. Explication possible, contrairement au modèle occidental standard de concurrence des partis politiques, dans lequel les mesures politiques naissent d’élections périodiques, le modèle de développement chinois se fonde sur la capacité d’un leadership unipartite à élaborer et adapter son programme.

Pour un pays aussi vaste et diversifié que la Chine, cette approche revêt une logique certaine, puisqu’elle équilibre stabilité et flexibilité. Le développement du pays n’est pas guidé par la situation de marchés décentralisés, mais par les choix d’un gouvernement central, qui préside à la répartition des biens publics, fixe les règles, et gère les institutions. Pour éviter cette forme d’agitation sociale qu’impliquerait une concurrence politique, le gouvernement central désigne par ailleurs des responsables provinciaux et municipaux clés, et tranche les désaccords entre les régions.

Dans le même temps, les gouvernements régionaux et municipaux expérimentent des mesures politiques sur le plan local, où interagissent marchés et communautés, expérimentations dont les résultats éclaireront la politique nationale. La compétition entre les régions alimente non seulement la croissance économique globale, mais permet également de répondre aux besoins spécifiques de chaque région, qu’il s’agisse des mégapoles comme Pékin, ou des petits villages de la campagne chinoise. La situation sur le terrain étant changeante, de nouvelles solutions créant souvent des problèmes nouveaux et imprévisibles, une adaptation permanente est cruciale à tous les niveaux.

Bien entendu, la prédominance de l’État ne signifie pas que les marchés n’ont pas un rôle important à jouer. Mais ce rôle est souvent mal compris. Ces dernières décennies, la Chine a recouru à des entreprises d’État (SOE) pour bâtir des infrastructures clés, afin d’appuyer le développement des marchés de la Chine.

Les SOE jouent encore aujourd’hui un rôle majeur dans l’ingénierie sociale ainsi que la recherche et développement, mais leur modèle d’entreprise subit la pression de la mondialisation et des technologies de rupture. C’est la raison pour laquelle Xi intègre à son programme plusieurs mesures de soutien à l’ouverture continue des marchés, et notamment le recours à un droit de la concurrence permettant aux marchés de dicter les prix, d’améliorer la répartition des ressources, et de dynamiser la productivité.

Mais dans un contexte de mondialisation et de changement technologique rapide, la libéralisation des marchés a également engendré une autre tendance potentiellement dommageable : l’émergence d’une poignée de géants technologiques ultra-dominants. Par ailleurs, cette libéralisation des marchés s’effectue bien souvent à un rythme plus rapide que l’avancée des règlementations et contraintes, permettant des abus de type spéculation et évasion fiscale.

C’est pourquoi le gouvernement chinois a renforcé ces dernières années les règlementations et contraintes dans la quasi-totalité des secteurs. C’est cette apparente contradiction – entre l’objectif déclaré de libéralisation des marchés et la réalité de règlementations resserrées – qui semble susciter la confusion parmi les observateurs extérieurs. La réalité veut toutefois que l’aggravation des déséquilibres sociaux ne puisse être résolue qu’au travers d’une intervention efficace du gouvernement, visant à éviter une captation de l’État, ou cette forme de paralysie susceptible de découler d’une concurrence politique excessive.

Un autre élément a priori contradictoire du programme de Xi réside dans son insistance sur le leadership du Parti dans toutes les affaires nationales, alors même qu’un accent est également placé sur le renforcement de l’État de droit. Mais ici encore, un œil plus attentif décèle une logique simple : la transition vers un avenir dans lequel l’État de droit sera primordial exige que la Chine surmonte son héritage de silos bureaucratiques, qui consolident la résistance aux réformes en raison d’intérêts particuliers. Cet effort nécessitera un leadership solide.

Dans un monde composé de pays très divers, chacun avec son propre système complexe, dynamique et changeant, il ne peut y avoir de recette unique sur la voie du développement. Bien que le mode de vie, l’environnement d’affaires et le système social auquel aspirent tous les pays soit le même, ils y parviendront de leur propre manière, déterminée par leurs besoins spécifiques, préférences, structures, et héritage. La Chine a désormais tracé cette feuille de route, consciente toutefois qu’elle pourra être révisée si nécessaire, et qu’elle le sera certainement.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

http://prosyn.org/iw7fEEc/fr;

Handpicked to read next

  1. Chris J Ratcliffe/Getty Images

    The Brexit Surrender

    European Union leaders meeting in Brussels have given the go-ahead to talks with Britain on post-Brexit trade relations. But, as European Council President Donald Tusk has said, the most difficult challenge – forging a workable deal that secures broad political support on both sides – still lies ahead.

  2. The Great US Tax Debate

    ROBERT J. BARRO vs. JASON FURMAN & LAWRENCE H. SUMMERS on the impact of the GOP tax  overhaul.


    • Congressional Republicans are finalizing a tax-reform package that will reshape the business environment by lowering the corporate-tax rate and overhauling deductions. 

    • But will the plan's far-reaching changes provide the boost to investment and growth that its backers promise?


    ROBERT J. BARRO | How US Corporate Tax Reform Will Boost Growth

    JASON FURMAN & LAWRENCE H. SUMMERS | Robert Barro's Tax Reform Advocacy: A Response

  3. Murdoch's Last Stand?

    Rupert Murdoch’s sale of 21st Century Fox’s entertainment assets to Disney for $66 billion may mark the end of the media mogul’s career, which will long be remembered for its corrosive effect on democratic discourse on both sides of the Atlantic. 

    From enabling the rise of Donald Trump to hacking the telephone of a murdered British schoolgirl, Murdoch’s media empire has staked its success on stoking populist rage.

  4. Bank of England Leon Neal/Getty Images

    The Dangerous Delusion of Price Stability

    Since the hyperinflation of the 1970s, which central banks were right to combat by whatever means necessary, maintaining positive but low inflation has become a monetary-policy obsession. But, because the world economy has changed dramatically since then, central bankers have started to miss the monetary-policy forest for the trees.

  5. Harvard’s Jeffrey Frankel Measures the GOP’s Tax Plan

    Jeffrey Frankel, a professor at Harvard University’s Kennedy School of Government and a former member of President Bill Clinton’s Council of Economic Advisers, outlines the five criteria he uses to judge the efficacy of tax reform efforts. And in his view, the US Republicans’ most recent offering fails miserably.

  6. A box containing viles of human embryonic Stem Cell cultures Sandy Huffaker/Getty Images

    The Holy Grail of Genetic Engineering

    CRISPR-Cas – a gene-editing technique that is far more precise and efficient than any that has come before it – is poised to change the world. But ensuring that those changes are positive – helping to fight tumors and mosquito-borne illnesses, for example – will require scientists to apply the utmost caution.

  7. The Year Ahead 2018

    The world’s leading thinkers and policymakers examine what’s come apart in the past year, and anticipate what will define the year ahead.

    Order now