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1945 n’est plus

NEW YORK – Le 8 mai 1945, lorsque la Seconde Guerre mondiale prend officiellement fin en Europe, la majeure partie du monde n’es plus qu’un champ de ruines. Mais si la faculté destructrice de l’homme ne connaît pas de limite, sa capacité à repartir de zéro est tout aussi remarquable. Peut-être cela explique-t-il que l’humanité soit jusqu’à présent parvenue à survivre.

Bien entendu, l’après-guerre laisse derrière lui plusieurs millions de personnes trop affamée et trop épuisées pour s’efforcer de faire autre chose que rester en vie. Pour autant, à cette même période, une vague d’idéalisme vient balayer les décombres, produisant un sentiment collectif de détermination à bâtir un monde plus équitable, plus pacifique, et plus sûr.

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C’est la raison pour laquelle le formidable héros de guerre Winston Churchill ne sera pas réélu à l’été 1945, avant même que le Japon n’abandonne la partie. Hommes et femmes n’ont alors pas risqué leur vie pour retrouver la vielle époque des privilèges de classe et de la privation sociale. Ils aspirent désormais à de meilleurs logements, à un accès à l’éducation, ainsi qu’à une santé gratuite pour tous.

On constate à l’époque des aspirations similaires dans toute l’Europe, où la résistance face aux nazis et aux fascistes a généralement été conduite par des forces de gauche, notamment par les communistes, et où les conservateurs d’avant-guerre ont souvent été associés à la collaboration auprès des régimes fascistes. Beaucoup sentent monter une révolution de gauche dans des pays comme la France, l’Italie et la Grèce. Cette révolution n’aura pas lieu, dans la mesure où elle ne sera soutenue ni par les Alliés occidentaux, ni par l’Union soviétique. Staline se contentera d’établir son empire en Europe de l’Est.

Pour autant, le résistant et dirigeant de la droite, Charles de Gaulle lui-même, sera contraint d’intégrer les communistes à son premier gouvernement d’après-guerre, ainsi que de nationaliser banques et industries. Cette réorientation à gauche, ce passage à un État-providence social-démocrate, s’opérera dans toute l’Europe occidentale. Il s’agira d’une caractéristique du consensus de 1945.

À l’époque, une révolution d’un genre différent s’opère dans les anciennes colonies européennes d’Asie, où les populations natives ne souhaitent pas être dirigées à nouveau par des puissances occidentales, dont la victoire sur le Japon est considérée comme une abomination. Vietnamiens, Indonésiens, Philippins, Birmans, Indiens et Malaisiens aspirent eux aussi à la liberté.

Ces aspirations seront souvent exprimées devant les Nations Unies, créées en 1945. Tout comme le rêve d’unité européenne, l’ONU fait partie intégrante du consensus de 1945. Pendant une brève période, nombre de personnalités éminentes – parmi lesquelles Albert Einstein – considéreront la gouvernance mondiale comme le seul moyen de garantir la paix à l’échelle planétaire.

Ce rêve est rapidement brisé lorsque la guerre froide vient diviser le monde en deux blocs opposés. Néanmoins, le consensus de 1945 en Occident se trouvera à certains égards renforcé par les politiques de guerre froide. Le communisme, alors toujours associé à l’héroïsme de la lutte contre le fascisme, a d’ores et déjà suscité un large intérêt intellectuel et émotionnel, non seulement dans ce qu’on appelle le tiers-monde, mais également en Europe de l’Ouest. La démocratie sociale, promesse de plus grande égalité et d’opportunités pour tous, viendra faire office d’antidote idéologique. La plupart des socio-démocrates sont à l’époque en réalité farouchement hostiles aux communistes.

Aujourd’hui, 70 ans plus tard, il ne reste plus grand chose du consensus de 1945. Rares sont les acteurs capables de mobiliser un véritable enthousiasme autour des Nations Unies. Le rêve européen est en crise. Quant à l’État-providence social-démocrate d’après-guerre, il ne cesse jour après jour de s’éroder.

Cette érosion débute dans les années 1980, sous les mandats de Ronald Reagan et Margareth Thatcher. Les néolibéraux s’attaquent alors aux dépenses liées aux prestations sociales, ainsi qu’aux intérêts particuliers des syndicats. On pense alors que les citoyens vont devoir devenir plus autonomes, reproche étant fait aux programmes sociaux de les rendre paresseux et dépendants. Comme l’explique alors Thatcher dans sa célèbre formule, il n’existe alors non pas de « société », mais tout simplement des familles et des individus auxquels il appartient de prendre les choses en main.

Le consensus de 1945 va toutefois subir son coup le plus sévère précisément au moment où tous se réjouiront de l’effondrement de l’Empire sovi��tique, cette autre tyrannie du XXe siècle. En 1989, on semble enfin en avoir fini avec le sombre héritage de la Seconde Guerre mondiale, avec l’asservissement de l’Europe de l’Est. À de nombreux égards, c’est effectivement le cas. Néanmoins, beaucoup d’autres choses s’effondrent avec le modèle soviétique. La social-démocratie va en effet perdre sa raison d’être en tant qu’antidote au communisme. Toute forme d’idéologie de gauche – en réalité toute idée proche d’un idéalisme collectif – sera ainsi désormais considéré comme un utopisme défaillant, susceptible de n’aboutir qu’au Goulag.

Le néolibéralisme viendra combler ce vide, permettant à une poignée d’individus d’accumuler d’immenses richesses, au détriment toutefois de l’idée d’égalité née de la Seconde Guerre mondiale. L’extraordinaire adhésion recueillie par Le capital au XXIe siècle de Thomas Piketty démontre tout l’enthousiasme avec lequel ont été ressenties les conséquences de l’effondrement de la gauche.

Ces dernières années, d’autres idéologies sont également apparues afin de combler le besoin humain en idéaux collectifs. La montée du populisme de droite témoigne du renouveau d’une fervente aspiration à des communautés nationales pures, excluant les immigrés et les minorités. De même, les néoconservateurs américains ont avec persévérance refaçonné l’internationalisme de l’ancienne gauche, en cherchant à imposer un ordre mondial démocratique par l’emploi de la force militaire des États-Unis.

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Nous ne saurions répondre à ces évolutions alarmantes par une simple nostalgie. Nous ne pouvons nous contenter de revenir au passé. Beaucoup trop de choses ont changé. En revanche, une nouvelle aspiration en direction de l’égalité sociale et économique, ainsi que de la solidarité internationale, se fait cruellement nécessaire. Il ne pourra s’agir d’un consensus similaire à celui de 1945, mais nous ferions bien, à l’occasion de cet anniversaire, de nous rappeler pourquoi ce consensus a en premier lieu été forgé.

Traduit de l’anglais par Martin Morel