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Le poutinisme en crise

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2008-12-29

MOSCOU – "En raison de la situation économique, , il a été décidé à titre de mesure temporaire d'éteindre la lumière au bout du tunnel". C'est l'une des plaisanteries qui court en Russie, alors que le pays traverse sa crise la plus grave de la décennie.

Les gens de ma génération, nés au début des années 1960, se souviennent de deux crises. La première est survenue après l'effondrement de l'URSS. Cela fut presque un cataclysme : rien dans les magasins, le pays en faillite, toutes les économies envolées. La seconde a affecté toute la population, mais elle a été moins grave : le défaut de la Russie sur sa dette interne, accompagné d'une dévaluation du rouble qui a alors perdu les trois quarts de sa valeur. Aujourd'hui la crise est sérieuse, mais on n'a pas l'impression que l'on s'approche d'un cataclysme.

La crise va sûrement être grave, non seulement parce que le prix des matières premières exportées par la Russie (pétrole, gaz et métaux) a dégringolé, mais aussi parce que le gouvernement qui croyait avoir une force et une sagesse illimitée semble mal préparé à faire face aux problèmes qui se posent maintenant. Il est vrai que la Russie détient d'énormes réserves en or et en devise, mais elles diminuent à vue d'œil. Si l'on continue à y avoir recours au rythme actuel – essentiellement pour défendre le rouble - elles seront vite épuisées.

Mais surtout, il n'y a personne au pouvoir qui puisse changer la politique économique du pays. La Russie est gouvernée par un personnel politique servile qui ne sait qu'approuver ou jouer le rôle de perroquet "Ainsi que vous le dites, Monsieur le Premier ministre…", "Comme vous le voulez, Monsieur le président…" L'une des raisons de cette situation tient à ce que les dirigeants eux-mêmes sont abreuvés de la même propagande que le reste de la population.

Des régions entières – l'Oural et la Moldavie par exemple – stagnent. Moscou qui tirait avantage de l'essor économique souffre également, parce qu'elle aussi dépend des ressources naturelles et que ses plus gros contribuables, – Gazprom, Lukoil, Transneft – sont en difficulté. Les rentrées budgétaires de Moscou ont baissé de 25%. Mais étant donné les goûts et l'appétit du maire de Moscou, on peut être sûr qu'il va continuer à déverser tout ce qui reste dans les caisses pour soutenir le boom immobilier de la ville. Mais tout ce qui ne fait pas rentrer de l'argent (les routes, les écoles, les hôpitaux et les jardins d'enfants) va souffrir.

Et de même qu'au début des années 1990, tout le monde a peur du chômage. A cette époque, le chômage était très faible parce que le Code du travail russe rendait les licenciements très difficiles et coûteux. Par ailleurs, la plupart des Russes ne s'opposent pas trop fortement aux baisses de salaire, à la diminution des heures de travail et aux congés sans solde.

Il y a une bonne raison à cette docilité. Il est presque impossible d'acheter un nouvel appartement et de déménager, ce qui fait que les travailleurs russes sont très peu mobiles. Conformément à la morale soviétique, les gens étaient fiers de n'avoir occupé qu'un ou deux postes de travail durant toute leur vie. On qualifiait péjorativement de saute-moutons ceux qui agissaient différemment.

Aujourd'hui les salariés restent à proximité d'usines quasiment à l'arrêt – c'est une sorte d'emploi, mais ils n'ont rien à faire et ne gagnent presque rien. De temps en temps, l'usine leur verse quelque chose, mais les gens vivent essentiellement de leur jardin potager. Il en résulte un alcoolisme très répandu, pauvreté et absence de perspective.

Pourtant, de véritables signes de crise apparaissent. La consommation d'électricité a chuté de 6% en novembre par rapport à ce qu'elle était il y a un an et le trafic de marchandise est en baisse de 20%. Même le ministère de l'économie reconnaît que la Russie est entrée dans une récession qui durera au moins six mois.

Il y a un élément surprenant dans la crise actuelle : les milliardaires russes ont été frappés plus durement que les autres. Mais ne vous inquiétez pas pour eux, ils ne meurent pas de faim, mais beaucoup d'entre eux ont perdu leur fortune. Une autre plaisanterie circule à Moscou à ce sujet : un milliardaire emprunte 300 roubles (moins de 10 euros) à un autre pour acheter Forbes afin de vérifier sa place dans le dernier classement des plus grandes fortunes de Russie.

Indifférent aux pauvres, le gouvernement russe aide activement les oligarches ruinés, notamment ceux qui sont proches du Kremlin. Ainsi l'Etat a accordé un prêt de 4,2 milliards de dollars au magnat de l'aluminium Oleg Deripaska (qui occupait la première place du classement de Forbes avant la crise) afin qu'il puisse apurer les comptes avec ses créanciers occidentaux. Les experts ne sont pas sûrs qu'il remboursera le prêt. Le Kremlin et les oligarches ont leur manière à eux de régler les dettes.

Deripaska, qui a accompagné le président Medvedev dans sa visite récente en Amérique latine, a incité les dirigeants russes à étudier le "New Deal" de Roosevelt des années 1930 à titre de modèle pour le redressement économique. L'idée de Roosevelt d'un pacte entre les industriels et les autorités plaît à l'oligarchie russe. Deripaska a notamment suggéré que le gouvernement crée un "fond de stabilisation de l'aluminium", parce que l'industrie - son industrie - perd de l'argent et des parts sur le marché mondial.

Naturellement, Poutine avait déjà fait un pacte entre le gouvernement russe et les hommes les plus riches du pays qui avaient accepté de ne pas parler politique en échange de la liberté de gagner autant d'argent qu'ils le pouvaient, de quelque manière que ce soit. Et si quelqu'un de bien placé dans le gouvernement voulait se lancer dans les affaires, il n'était pas question de lui offrir un refus.

Heureusement, les Russes savent comment survivre dans les moments difficiles. Je me souviens de la fin des années 1980 non seulement pour l'espoir de liberté, mais aussi pour le manque total d'aliments pour bébé pour ma fille qui venait de naître. Vingt ans ont passé depuis et ma fille a grandi. Maintenant, les magasins sont bien approvisionnés en aliments pour bébés, mais l'espoir de liberté s'est évanoui.

A Moscou les intellectuels discutent de savoir si la crise économique va être porteuse d'une nouvelle vague de libéralisation en Russie. C'est à mon avis la question clé. Une crise économique est plus facile à supporter si on a l'impression que la liberté s'approche. Mais jusqu'à présent c'est une illusion.

Irina Yasina est analyste à l'Institute of Transitional Economy, commentatrice économique pour l'agence de presse russe RIA Novosti et représentante de la fondation Open Russia.

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AUTHOR INFO

Irina Yasina is an analyst at the Institute of Transitional Economy, a weekly economic commentator for RIA Novosti, and a representative of the Open Russia Foundation.