Qui a dit que l'Afrique francophone ne peut pas s'en sortir ? La Communauté Economique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC) qui regroupe 6 pays voisins - un ensemble de quelques 30 millions d'habitants - est en train de décoller. La Guinée équatoriale et le Tchad, maintenant les leaders de la CEMAC, sont sortis d'un quasi néant pour rejoindre les rangs des principaux pays exportateurs de pétrole. Si l'on y ajoute le Congo et le Cameroun, deux des anciens piliers de la Communauté, la zone CEMAC constitue une région de plus en plus attractive, ceci tant pour les investisseurs étrangers que pour les hommes d'affaires de la région. Mais ce développement rapide ne risque-t-il pas de se faire au détriment des droits de l'homme ?
L'économie de la région a été dopée en 2003 par la mise en service du pipeline Tchad-Cameroun, un projet de 4,2 milliards de dollars soutenu par la Banque mondiale qui est supposé stimuler l'exploration et la production pétrolière au Tchad, ainsi que celle des sites offshore de Nouvelle Guinée, et apporter des bénéfices aux régions traversées. Ainsi, du fait que le pipeline traverse son territoire sur 890 kilomètres, le Cameroun va engranger 450 millions de dollars net par an en droit de passage et en royalties pendant 25 à 30 ans.
Tout cela a été possible grâce à ce qui a été, historiquement parlant, une période exceptionnellement longue de stabilité politique. Au Tchad, le pétrole a été découvert en 1975 dans le sud du pays, dans la région de Doba ; 300 puits y ont été creusés. Mais ces gisements n'ont été exploités qu'à partir de 1988, à la fin de la guerre civile qui a longuement déchiré le Tchad.
On aurait pu croire qu'avec le pétrole, la vie des Tchadiens et des Camerounais allait s'améliorer, tant au niveau individuel que local ou national. Mais c'est la pauvreté généralisée dans un contexte de corruption endémique et de gestion calamiteuse par les autorités. Jusqu'à présent, ni le gouvernement tchadien ni le gouvernement camerounais n'ont rendu public le bilan financier lié au projet de pipeline.
Ce manque de transparence n'a rien de surprenant. Le pipeline Tchad-Cameroun s'étend sur une longueur de 1070 kilomètres, de Doba jusqu'au port camerounais de Kribi qui donne sur l'Atlantique ; c'est le plus grand projet de ce type jamais réalisé en Afrique sub-saharienne. Il a fait l'objet d'une importante controverse portant sur le point de savoir s'il allait bénéficier aux populations des régions traversées.
C'est pour cela que la Banque mondiale a imposé des conditions très strictes au Tchad et au Cameroun. Elle a exigé que ces deux pays déposent 10% des revenus pétroliers attendus sur un compte bloqué à l'étranger, ceci au bénéfice des générations futures. Au moins 80% de ces revenus devaient être investis dans l'éducation, la santé, les infrastructures routières et électriques et l'eau potable, 5% devaient être réservés aux populations habitant dans les zones pétrolières et sur le parcours du pipeline. Et les comptes du pétrole devaient faire l'objet d'audits périodiques.
Initialement, le Tchad et le Cameroun devaient participer au projet à hauteur de 140 millions de dollars chacun, mais ces sommes ont été entièrement versés par la Banque mondiale et la Banque européenne d'investissement. La construction du pipeline pendant une durée de 20 mois devait fournir du travail à des sous-traitants, créer plus de 7000 emplois et s'accompagner de la construction de 435 kilomètres de route. Et des indemnités devaient être versées aux habitants et aux villages se trouvant sur le tracé du pipeline en raison des dommages causés.
Il est entré en service en juillet 2003, 16 mois plus tôt que prévu, avec un débit qui a culminé à hauteur de 225.000 barils de pétrole par jour à la fin de cette année là. Aujourd'hui, soit 30 mois plus tard, la population s'agite et demande quand elle va bénéficier de la manne pétrolière. On a beaucoup parlé des "Host Government Agreements", les accords entre le consortium ExxonMobil et les gouvernements hôtes du Tchad et du Cameroun qui régissent la construction et l'exploitation des champs pétroliers de Doba et du pipeline.
Selon un rapport publié par Amnesty International en septembre, intitulé "Renonciation contractuelle aux droits humains. Le projet de pipeline Tchad-Cameroun", ce dernier risque de mettre à mal la protection des droits de l'homme des milliers de Tchadiens et de Camerounais qui vivent sur son tracé. D'après ce rapport, les "Host Government Agreements" fixent un coût aux droits de l'homme en prévoyant de lourdes indemnités en cas d'interruption de l'exploitation du pipeline ou des champs pétrolifères, même si c'est pour appliquer des lois en vigueur. Cela dissuade les gouvernements tchadien et camerounais d'agir contre le consortium ou de défendre la population en cas de nuisance ou de non-respect de la loi.
Cette conclusion n'est pas de la pure abstraction. La réalisation du projet aurait déjà donné lieu à des atteintes aux droits de l'homme de fermiers pauvres de la région qui disent qu'ils n'ont pas été autorisés à se rendre sur leurs terres. Des villages auraient perdu leur unique accès à l'eau potable et le pipeline aurait gravement menacé la vie quotidienne des pêcheurs de Kribi. Les "Host Government Agreements" ouvrent la porte à des atteintes aux droits de l'homme et ne prévoient pas de mesure efficace de réparation, ceci pour toute la durée de vie de ce projet qui pourrait atteindre 70 ans.
Enfin, relevant de la confidentialité commerciale, ces accords manquent de transparence. Ils n'ont été rendus publics qu'au moment où ils ont été intégrés à la loi. Amnesty International estime que la protection des droits de l'homme est généralement mieux assurée lorsque les accords concernant des projets d'infrastructure importants sont connus à l'avance. Cette organisation estime qu'une partie des dangers auxquels sont confrontés le Tchad et le Cameroun tient à la Banque mondiale et à laSociété Financière Internationale (SFI), l’institution de la Banque Mondiale qui s'occupe des prêts au secteur privé.
Le pipeline Tchad-Cameroun est un projet africain qui n'a pas été étouffé dès le berceau et on ne peut pas se permettre de le laisser échouer. Les revenus pétroliers du Tchad, 2 millions de dollars par an, représentent maintenant 40 à 50% de son budget. Le développement des petites entreprises, des investissements indirects et des ressources humaines devrait suivre, accompagné d'autres retombées positives. On ne peut que s'en réjouir, mais ignorer les droits fondamentaux de la population pourrait conduire à une régression de toute la région.


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