Friday, October 31, 2014
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La Chine, prochaine superpuissance mondiale ?

CAMBRIDGE – Il y a 30 ans, l'impact de la Chine sur l'économie mondiale était quasi inexistant, son influence hors de ses frontières minime, à l'exception de quelques pays avec lesquels elle entretenait des relations étroites sur le plan politique et militaire. A ujourd'hui c'est une grande puissance économique : l'usine du monde, son premier financier, un investisseur majeur à travers le monde, de l'Afrique à l'Amérique latine, et un acteur important en matière de recherche et développement.

Le gouvernement chinois est assis sur une masse colossale de réserves étrangères, plus de 2000 milliards de dollars ! Il n'est pas une seule entreprise, où que ce soit dans le monde, qui n'ait ressenti l'impact de la Chine - que ce soit au titre de fournisseur à bas prix, ou de manière plus menaçante, à titre de formidable concurrent.

La Chine est encore un pays pauvre. Même si le revenu moyen a augmenté rapidement au cours des dernières décennies, il ne représente qu'entre 1/7 et 1/8 de celui des Etats-Unis, il est inférieur à celui de la Turquie ou de la Colombie et guère plus élevé que celui du Salvador ou de l'Egypte. Si les régions côtières et les grandes métropoles paraissent incroyablement prospères, une grande partie de l'ouest du pays reste très pauvre. Néanmoins l'économie chinoise devrait surpasser en taille celle des USA au cours des 20 prochaines années.  

Parallèlement, les USA qui étaient jusqu'à il y a peu la seule superpuissance économique de la planète ressemblent à un géant blessé. Ils sont affaiblis par leurs erreurs en politique étrangère et une crise financière massive. Leur crédibilité est au plus bas en raison de leur invasion désastreuse de l'Irak, et malgré l'élan de sympathie de l'opinion publique mondiale envers le président Obama, son modèle économique ne tient plus. Le dollar, autrefois tout puissant, chancelle à la merci de la Chine et des pays pétroliers.

C'est pourquoi se pose la question de savoir si la Chine va remplacer les USA en tant que puissance hégémonique, qui décide des règles de l'économie mondiale et veille à leur application. Dans un nouveau livre fascinant au titre révélateur When China Rules the World [Quand la Chine mènera le monde], le journaliste et universitaire britannique Martin Jacques le dit sans équivoque : si vous croyez que la Chine va s'intégrer en douceur dans un système mondial démocratique, libéral et capitaliste, vous allez avoir un choc ; non seulement la Chine est la prochaine superpuissance économique, mais l'ordre mondial qu'elle bâtira sera très différent de ce que nous avons connu sous le leadership américain.

L'Amérique et l'Europe croient naïvement que la Chine leur ressemblera de plus en plus au fur et à mesure de son développement et de l'augmentation du niveau de vie de sa population. Selon Jacques, c'est un mirage. Les Chinois et leur gouvernement ont une autre conception de la politique et de la société, reposant sur la communauté plutôt que sur l'individu, attribuant un rôle central à l'Etat plutôt que libérale, autoritaire plutôt que démocratique. La Chine a 2000 ans d'Histoire en tant que civilisation propre, et elle peut en tirer de la force. Elle ne va pas simplement se fondre dans les valeurs et les institutions occidentales.

Jacques estime qu'un ordre mondial centré sur la Chine verra les valeurs chinoises remplacer les valeurs occidentales. Pékin éclipsera New-York, le renminbi remplacera le dollar, le mandarin dépassera l'anglais et partout dans le monde ont parlera aux écoliers des voyages d'exploration de Zheng He le long de la côte est de l'Afrique, plutôt que de ceux de Vasco de Gama ou de Christophe Colomb.

L'évangile de l'économie de marché et de la démocratie aura fait long feu. La Chine interviendra probablement moins dans les affaires intérieures des autres pays, mais exigera qu'ils reconnaissent explicitement sa primauté (exactement comme dans le passé avec les systèmes tributaires).

Pour en arriver là, la Chine devra poursuivre sa croissance économique rapide et maintenir sa cohésion sociale et son unité politique. Il n'est pas sûre qu'elle y parvienne. Car les inégalités, les tensions importantes et les clivages qui couvent sous la formidable dynamo économique chinoise pourraient faire dérailler sa progression régulière vers une position d'hégémonie mondiale. Tout au long de son Histoire, des forces centrifuges l'ont souvent poussé vers le désordre ou sur la voie de l'éclatement.

La stabilité de la Chine repose entièrement sur la capacité de son gouvernement à faire bénéficier l'ensemble de la population des revenus générés par ses avancées économiques. Elle est le seul pays au monde à considérer année après année qu'une croissance inférieure à 8% est dangereuse, car susceptible de conduire à des troubles sociaux. Dans sa grande majorité, le reste du monde se contente de rêver d'une croissance aussi rapide - ce qui en dit long sur la fragilité sous-jacente du système chinois.

Au cœur de cette fragilité se trouve la nature autoritaire du régime. Elle n'autorise que la répression quand le gouvernement est confronté à des revendications ou à une opposition qui s'exprime hors des canaux établis.

Or il va être de plus en plus difficile à la Chine de maintenir le type de croissance qu'elle a connu ces dernières années, qui repose sur une devise sous-évaluée et un énorme surplus commercial. Cette situation ne pourra être maintenue à long terme, car tôt ou tard elle conduira à une confrontation majeure avec les USA (et l'Europe ). Il n'est pas facile de sortir de ce dilemme. La Chine devra probablement accepter une croissance moins importante.  

Si elle surmonte ces difficultés et devient la première puissance économique de la planète, la mondialisation prendra alors une teinte chinoise. La démocratie et les droits de l'homme perdront sans doute leur rang de norme universelle. C'est le revers de la médaille.

Il y aura néanmoins un élément positif : un ordre mondial chinois sera plus respectueux des souverainetés nationales et plus tolérant à l'égard de la diversité au niveau national. Il sera plus facile d'y expérimenter différents modèles économiques.

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