Thursday, April 24, 2014
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Au pays du cannabis légalisé

BRISBANE – Que va-t-il se passer si, en novembre, les Californiens votent en faveur de la légalisation du cannabis pour tout adulte âgé de plus de 21 ans ? Laissons de côté un instant la question constitutionnelle délicate soulevée par le fait qu’un état vote une loi en contradiction avec la loi fédérale. Concentrons-nous plutôt sur les conséquences d’une modification de la loi comme le propose le référendum.

A en croire les partisans du référendum, tous les Californiens y gagneront. Ce changement légitimera le statut de la marijuana, de fait dépénalisé par le passage de la Proposition 215 en 1996. La culture et la vente de cannabis sortiront du marché noir ; tout adulte sera libre d’utiliser de la marijuana s’il le désire. L’état sera d’une part en mesure de réduire les dépenses consacrées à l’application d’une loi grandement bafouée. Il pourra d’autre part introduire une taxe sur la vente légale de cannabis et remplir ses caisses avec des recettes qui allaient d’habitude aux cultivateurs illégaux (du temps qu’il n’y a pas d’évasion fiscale massive).

D’après les opposants en revanche, ce changement entraînera une augmentation du taux de consommation du cannabis et en amplifiera les méfaits. Les conséquences néfastes les plus inquiétantes dans ce domaine seraient l’augmentation de morts et d’accidents de la route ; l’augmentation de psychoses et autres graves problèmes de santé mentale pour les gros consommateurs et une consommation plus répandue chez les jeunes ce qui affecterait leurs perspectives d’avenir. D’après eux, ces effets pèseront plus lourds dans la balance que les gains des recettes fiscales et des économies faites en appliquant cette loi.

Difficile de dire qui a raison puisqu’aucun pays n’a opté pour cette politique. Tout le monde pense que les Pays-Bas ont légalisé le cannabis dans la même veine. Pourtant, ils se contentent de tolérer la vente de cannabis au détail en petite quantité dans un nombre limité de coffee shops dans leurs métropoles. La culture du cannabis reste illégale et la vente des coffee shops régulée. Cette dernière s’est d’ailleurs renforcée ces dernières années car les pays voisins se sont plaints du tourisme de la drogue.

Nous pouvons néanmoins esquisser quelques grandes lignes. Tout d’abord, tolérer ouvertement le marché d’une marchandise considérée illégale auparavant entraînera une plus grande consommation, surtout si le prix de vente est plus bas que le prix du marché noir (ainsi que la loi Ammiano le propose aujourd’hui au corps législatif californien). Il se peut que la consommation n’augmente pas immédiatement, mais au fil du temps car le cannabis sera disponible plus facilement et à un prix abordable (afin d’enrayer le marché noir) et finalement c’est une manière implicite d’en accepter l’usage.

Cas de figure similaire à l’alcool, les mineurs pourront se procurer de la marijuana (tout comme aujourd’hui), quel que soit l’âge légal minimum. Donc, un cannabis légal et moins cher ira probablement de pair avec une consommation plus répandue chez les jeunes et une utilisation quotidienne plus fréquente à l’âge adulte. De manière générale, plus une drogue est consommée, plus il y a de consommateurs à problème (selon le raisonnement logique que les consommateurs à problème représentent une proportion fixe de tous les consommateurs).

Si les estimations actuelles sont justes, près de 10 % des consommateurs (et un sur six qui commence adolescent) peuvent devenir dépendant de la marijuana (comprenez par là, avoir des difficultés à limiter ou à cesser leur consommation). Une petite partie d’entre eux seulement demandera de l’aide aux professionnels pour arrêter.

Les consommateurs dépendants sont plus exposés aux accidents de la route et du travail (en conduisant ou travaillant sous l’influence de substances psychoactives), à des maladies respiratoires (en fumant ce cannabis) et à de graves troubles mentaux accrus. Au reste, leur performance à l’école ou au travail peut s’en trouver affectée.

Nous ne savons pas encore comment limiter les effets nocifs par le biais de mesures préventives comme les tests au volant, des campagnes pour persuader les consommateurs médicaux d’utiliser des sprays plutôt que de fumer des joints, de dissuader les jeunes de toucher au cannabis et d’encourager un traitement approprié le plus tôt possible pour les consommateurs en difficulté. Le cas de l’alcool nous montre que ces méthodes permettent de réduire un peu, sans pour autant éliminer, les méfaits qui y sont associés, notamment si les vendeurs sont autorisés à promouvoir leur marchandise.

En effet, l’ampleur de l’augmentation de la consommation de cannabis dépendra essentiellement de la rigueur avec laquelle les ventes sont régulées (nombre de cultivateurs sous licence, nombre des points de vente, emplacement et horaires de vente, critères à remplir pour consommer, teneur en tétrahydrocannabinol – ou THC (le principe actif de la marijuana) – et de la quantité de promotion et de publicité autorisée. Si le cannabis était présenté sur le marché comme l’alcool l’est en ce moment, nous pourrions nous attendre à davantage de consommateurs à problème que s’il était marketé comme une drogue à usage pharmaceutique (par exemple en exigeant que les consommateurs aient une licence ; en limitant le nombre de cultivateurs sous licence, de points de vente et les horaires, et en imposant des taxes plus élevées suivant la teneur en THC).

Trouver le bon équilibre et les politiques à adopter est un défi majeur. Trop de restrictions encourageraient la présence d’opérateurs illégaux sur le marché, tandis qu’une régulation trop relâchée, qui ralentirait le marché noir, entrainerait une augmentation des consommateurs et des problèmes liés à une trop grande consommation. 

Légiférer sur le cannabis implique de faire un choix entre les maux des politiques actuelles répressives et les maux d’une utilisation accrue grâce à la légalisation. Les Californiens vont devoir décider de l’importance qu’ils veulent donner aux libertés adultes, à la protection des mineurs, à la prévention d’un marché noir généralisé, aux considérations fiscales et à la protection sanitaire des consommateurs de cannabis. S’ils optent pour la légalisation, personne ne pourra dire avant une bonne vingtaine d’années s’il s’agissait, en définitive, d’une sage décision.

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