Friday, April 25, 2014
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A quoi tient l’échec de la Norvège ?

PARIS – Le Japon en mars 2011 et la Norvège en juillet 2011 : toute comparaison entre la folie de la nature et la pure folie d’un homme en Norvège pourrait sembler artificielle. Et pourtant, confrontés à leurs tragédies respectives, le Japon et la Norvège ont démontré une combinaison très similaire de qualités et de défauts.

Dans les deux pays, la société civile a réagi de manière remarquable aux événements, en faisant preuve d’unité, de dignité et par une réaffirmation de la cohésion nationale. Mais alors que les citoyens des deux pays sont sortis de l’épreuve plus confiants en eux-mêmes et en leurs valeurs fondamentales, il est clair que les autorités nationales de sécurité ne se sont pas montrées à la hauteur. Il est donc possible que les Japonais et les Norvégiens se montrent plus critiques – à juste titre – de leurs bureaucraties respectives. Saluons ces peuples, qui ont dû suppléer par leur ingéniosité aux capacités organisationnelles de ceux qui étaient censés les protéger.

Il ne faudrait bien sûr pas pousser plus loin cette comparaison. Fukushima incarnera pour toujours la singularité de l’énergie nucléaire : tant que les centrales fonctionnent sans problème, elle est meilleur marché et plus propre que la plupart des alternatives. Mais contrairement aux autres sources d’énergie, quand un problème se pose, les conséquences sont catastrophiques.

La leçon de la tragédie en Norvège est par contre que les mots peuvent tuer, et que l’idéologie d’extrême-droite (peut-être associée à une dépendance aux jeux vidéo violents) peut avoir des conséquences terribles. Imaginons seulement ce qui pourrait arriver si un fou habité par une idéologie extrémiste disposait d’une arme nucléaire.

J’étais en Norvège il y a moins d’un an et je suis revenu en France conforté dans mon admiration pour les lumières du modèle nordique, et en particulier sous sa forme norvégienne. Ce pays m’a donné l’impression d’être tellement civilisé que j’étais absolument convaincu que dans un monde post-occidental, l’Occident aurait beaucoup à apprendre des pays scandinaves.

Ce qui rend le modèle nordique tellement attrayant est en particulier l’exercice modeste et honnête du pouvoir ; la quasi-égalité entre hommes et femmes ; la faible inégalité des revenus ; et le traitement relativement humain des immigrés. Comment aurais-je pu imaginer que ce dernier point alimenterait la haine psychotique d’un jeune Norvégien ?

Les psychopathes peuvent apparaître partout – même dans les sociétés les plus civilisées. En fait, la combinaison d’un accès facile aux armes à feu, comme aux Etats-Unis, et de l’absence d’une « culture de la sécurité », comme en Norvège, pourrait contribuer à encourager les meurtriers déviants.

Plus un pays est heureux et civilisé, plus extrême peut être le comportement de ses éléments déviants et marginalisés. Même si les partis extrémistes ne sont pas si extrémistes dans leurs activités, leur capacité à encadrer et contenir leurs adhérents les plus extrêmes est assez limitée.

De ce point de vue, un environnement politique modéré est à la fois un avantage et une source de vulnérabilité. Certaines personnes ressentent un ennui mortel dans un pays tranquille et prospère. Précisément parce que rien ne les menace, dans le pays même ou de l’extérieur, elles inventent de manière obsessionnelle des démons imaginaires.

Une vie heureuse va généralement de pair avec une culture de sécurité plutôt décontractée. Je me souviens de ma première visite à Oslo, avec mes enfants alors très jeunes, au début des années 1990. Je les ai emmenés avec plaisir se promener devant le palais royal. J’étais pénétré d’admiration par le fait que le roi pouvait parfois être aperçu prenant le métro avec ses skis, comme un citoyen ordinaire.

Les Français ne peuvent même pas emprunter le trottoir devant le Palais de l’Élysée, le siège de la présidence de la République française. Ils doivent traverser la rue pour prendre le trottoir opposé. Les Français se plaignent d’ailleurs souvent de l’excessive présence policière dans leur pays, démocratique certes, mais tellement contrôlé.

La pompe et la gloire de l’exercice du pouvoir politique en France n’a rien à voir avec la simplicité rustique « d’un petit pays, mais avec un peuple fier », comme l’a dit le Premier ministre norvégien au lendemain de la tragédie. Mais à la lumière d’une telle tragédie, de nombreux Français aiment l’idée, à tort ou à raison, qu’aucun rassemblement de plusieurs centaines de jeunes ne pourrait avoir lieu en France sans la présence rassurante de policiers bien armés.

Mais la défense des valeurs norvégiennes de liberté, d’égalité, de diversité et de respect d’autrui est parfaitement compatible avec la quête d’une plus grande sécurité. Les sociétés ouvertes doivent être plus musclées, en particulier si elles veulent tenir tête aux pays non démocratiques : l’ouverture nécessite la force.

La tragédie d’Oslo coïncide de plus avec l’émergence d’un populisme démagogue dans l’ensemble des pays occidentaux, du mouvement « Tea Party » aux Etats-Unis aux partis d’extrême-droite dans toute l’Europe. Comme je l’avance dans mon livre La Géopolitique de l’émotion (qui a été traduit en norvégien), le populisme est un produit direct de la culture de la peur.

Il serait facile de lier la tragédie en Norvège à la seule émergence des forces politiques d’extrême-droite, mais il serait également naïf d’exclure tout lien entre les deux faits. Nous ne savons que trop bien quelles horreurs naissent de la combinaison de la peur, de la haine et de la déshumanisation.

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