Tuesday, September 16, 2014
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Quelle crise euro?

FRANCFORT – Comment reconnaître une crise ? Prend-elle la forme d’une récession économique persistante, d’un chômage à long terme trop élevé, de la pauvreté, de l’inflation galopante, d’une chute prononcée du taux de change, de déficits budgétaires, de coût d’emprunt élevé ou d’une impasse politique ? La plupart s’entendent pour dire qu’il y a crise si quelques-uns seulement des indices de misère se présentent. Or, même si la perception générale voudrait que l’Europe soit en proie à une crise, il n’y a que très peu de signes présents, et ce, uniquement dans un petit nombre de pays de la zone euro.

Pourquoi donc y a-t-il une crise de la zone euro et qu’est-ce qui la définit ? Maintes et maintes fois, l’argument a été avancé que la monnaie commune ne répond pas aux différents besoins de ses pays membres et que des trajectoires économiques divergentes non viables conduiront inévitablement à l’abandon de l’euro.

Les divergences fatidiques les plus souvent citées vont des taux de croissance de différents niveaux, de création d’emploi et de chômage, de même que les énormes disparités des balances courantes, facteurs qui tous attribuables aux écarts importants des coûts unitaires de main-d’œuvre. Les perceptions de ces divergences imposent des primes élevées de risque aux pays problèmes entraînant inévitablement une accélération de la fuite des capitaux vers des eaux moins agitées.

Tous ces développements sont désormais visibles dans la zone euro, surtout dans les économies périphériques. En 2009, les primes de risque ont amorcé leur montée au-dessus de niveaux anodins pour s’accentuer en 2011-2012, alors que la fuite des capitaux s’est généralisée en 2011.

Pourtant, si l’on étudie ce qui sous-tend ce type d’exode des capitaux, le soupçon pourrait aussi peser sur les politiques à courte vue adoptées par des pays bien en dehors de la zone euro. Dans l’Union européenne élargie, des pays comme le Royaume-Uni ou la Hongrie sont tout aussi atteints de déficiences structurelles que les pays à la périphérie de la zone euro. Ils n’ont pas reçu beaucoup d’aide que la souplesse économique d’un taux de change est censée procurer, à moins qu’ils aient décidé de ne pas en tirer parti.

Sans compter certains pays au fardeau élevé de dette publique, et même de niveau supérieur à ceux de la périphérie de l’Europe – les États-Unis et le Japon étant des exemples flagrants. D’autres pays, comme la Norvège et la Suisse, connaissent des surplus du compte courant en proportion du PIB qui dépasse le seuil du 10 %, mais ils sont néanmoins réticents à laisser leur monnaie s’apprécier.

Est-il besoin de rappeler que, pendant la décennie avant 2005, l’économie allemande était considérée comme « la grabataire de l’Europe » ? L’économie allemande n’était pas concurrentielle lorsqu’elle est entrée dans la zone euro, en raison d’augmentations excessives des salaires et des prix à la suite de la réunification du pays – un problème qui a été réglé depuis par des réformes structurelles entreprises au sein de la zone à monnaie unique. La même chose s’est avérée pour le plus récent membre de la zone euro, l’Estonie, dont la politique rigoureuse de restriction des salaires a ramené la compétitivité du pays par rapport au marché commun, et ce, dans un laps de temps très bref.

Pourquoi de doutes si forts planent-ils sur la possibilité de la survie de l’euro ? Certains affirment que l’échec est inévitable pour la mise en vigueur des mesures judicieuses dans les pays périphériques, et que la mise en veilleuse de la démocratie dans ces pays pour rester au sein de l’union monétaire est un prix trop élevé à payer.

En fait, les interventions des gouvernements et des institutions internationales semblent indiquer qu’il existe des solutions plus durables. Qui aurait cru l’an dernier à cette date que le pacte budgétaire adopté en mars aurait été possible ? Or, malgré les fluctuations, n’avons-nous pas observé une réduction considérable des primes de risque pour les pays problématiques, sans hausse du coût aux pays assurant le financement ?

Nous nageons encore dans l’incertitude. Sommes-nous en train de voir certains signes de guérison de la zone euro ? Les pays débiteurs seront-ils en mesure de s’en tenir aux programmes de réformes strictes, ou bien les citoyens rejetteront-ils l’austérité ? Et les pays créanciers éviteront-ils le genre de contrecoup populiste qui pourrait les amener en territoire protectionniste ?

Une coopération intelligente qui évite le risque moral devrait pouvoir éloigner le vent de panique, réduire des primes de risque et optimiser les ressources. Ainsi, il faudrait certainement faciliter les flux de migration entre les pays et les rendre plus attrayants. Si les pays créanciers qui ont besoin de l’immigration pour grossir les rangs de leur propre main-d’œuvre pouvaient attirer les jeunes travailleurs qualifiés, les taux de chômage particulièrement élevés des pays débiteurs finiraient par baisser.

Plus d’immigration renforcerait les compétences et relèverait le niveau des revenus, tout en réduisant le coût en prestations de chômage pour les pays en détresse. Une plus grande mobilité de la main-d’œuvre au sein de l’UE contribuerait également à créer un état d’esprit européen plus ouvert et ainsi réduire les vieux préjugés nationalistes.

L’Europe voudra-t-elle s’engager pour réaliser l’union politique et ainsi s’attaquer à ce qui manque encore, malgré les progrès que constituaient le marché commun, l’euro et les accords de Schengen sur l’élimination des frontières intérieures ?

Le modèle pour les futurs États-Unis d’Europe est la Suisse, un pays où quatre langues et groupes ethniques cohabitent, où les finances publiques des unités régionales (les cantons) sont solides, doté d’une monnaie unique de premier plan et d’un État fédéral dont l’assemblée détient une véritable autorité sur les budgets, comportant cependant certaines limites.

Si l’UE tirait profit de la plupart des atouts dont elle dispose déjà, et gouvernait plus efficacement, l’Union dans son ensemble atteindrait une croissance économique pour au moins les dix prochaines années, un taux annuel de 2,5 % n’étant pas hors de portée. Il est toutefois essentiel d’accorder une aide plus généreuse aux pays en difficultés, car l’euro doit être maintenu (mais pas nécessairement sur la base d’une zone euro élargie).

Les marchés financiers seraient plus facilement convaincus si un tel soutien était accompagné de l’acquiescement du pacte budgétaire par les pays récipiendaires, en même temps que de l’aide technique nécessaire au renforcement de leurs structures de gouvernance. Des fonctionnaires américains spécialisés dans la lutte anticorruption, des spécialistes italiens de l’optimisation fiscale, des experts allemands de la privatisation et des professionnels du tourisme espagnol devraient être mis à disposition de la Grèce pour accélérer le rythme de la modernisation.

Tout cela revient presque à un plan Marshall maintes fois prôné dont la périphérie aurait grand besoin. Tout en reconnaissant que le manque d’argent n’est pas forcément le plus grand problème des pays d’Europe en difficultés, mais plutôt leur capacité de planifier et d’administrer des budgets de manière efficace. Au cours de la dernière décennie, la Grèce n’a pu absorber qu’un cinquième des fonds de modernisation que l’UE a mis à sa disposition. Ce n’était pas inévitable à l’époque et l’Europe n’a plus le luxe de laisser ces choses en cet état.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier

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  1. CommentedZsolt Hermann

    What is the definition of a "crisis"?
    The writer gives us a list of symptoms necessary for the diagnosis of a "crisis".
    Looking from a different angle we could also say that we are in a crisis when we understand that with our present attitude, method, structure we cannot solve our problems, cannot develop, step on the next level, in other words we enter a dead end if we do not change.
    This happens usually when conditions around us evolve while we would like to remain as we used to.
    This is what we are facing all over the world. While we evolved into a global, interdependent world where any individual action influences the whole system, we still would like to continue making decisions, actions based on self benefit, without taking the whole system into consideration. At the same time although it is getting clearer with every event of the crisis that our present excessive, overproduction/over consumption quantitative growth model is unsustainable, and destructive we still stubbornly push ahead with it as if we could somehow navigate ourselves back where we were before 2008.
    Thus the only chance we have to start solving our problems is to first understand how and why we got where we are now, and what conditions, laws we need to use in order to harmonize our system, make it work in a balanced way.
    The recommendations in this article pointing towards deeper integration, using the "strength and weaknesses" of the different parts of the global system in a considerate and effective manner is a step in the right direction.
    But in order to use the "crisis" as a jumping board into a qualitatively higher level of development we have to address all the details, causes leading to it.
    The writer is right a "crisis" does not have to be a negative event, if we use it, and all the information contained in it wisely we could build a safer, more predictable, sustainable future for all of us.

  2. CommentedStefan Schuetzinger

    The article from Mr. Walter is encouraging. As one of the brightest economists in Germany and Europe he doesn't line up with the pessimistic views of Mr. Sinn and the likes. He decided to give a positive, but still realistic answer to the challenges we are facing in Europe. He is right in many ways and I want to remind all Euro-pessimists, that the income/productivity/..-gaps between Maryland and Mississippi (who are both in one Currency-zone) are wider than between Greece and Germany.

    Europe needs to drive for stronger integration, improve competitiveness through structural reforms, etc. The current process is a tough one, but we will become the best-performing regions in the world.

  3. Commentedpeter fairley

    This article sounds like an EU official on Hard Talk today who attempted to sell the audience on the positives while playing down the negatives...During their terms of office, EU politicians want to avoid any shocks to voters, banks or economies from taking any effective action in long term solutions.EU officials are similar but have slightly different politics in keeping their perks flowing.Plus in Germany local politics is holding back EU unity in the courts with no need to wait for elections. Eurobonds will not be approved; ECB will not be given greater powers to monetize debt. Greeks will neither be kicked out nor greatly disciplined. Periperal labor markets will not be changed to be more competitive. The delay tactics of 'bridge loans to nowhere', will continue as long as possible, regardless of what harm they might do. A blow up may still happen within 2012 as recessions decrease tax & bank revenue, bank runs escalate, bankruptcies increase etc. Bailouts needed may quickly grow beyond willingness to sacrifice one's own countries taxes to help foreign countries. The growth vs austerity debates seem to be only distracting from issues of non-competiveness.

  4. CommentedVal Samonis

    DEMOCRATIC DEFICIT - "DESTRUCTIVE CREATION" OF THE BARRIERS TO KNOWLEDGE IN THE 21 C.

    By Val Samonis

    Rather than totally condemning any branch of economic thinking, this Global D(R)ecession is a product of Schumpeterian destruction of capitalism itself due to democratic deficit under the new conditions of the global knowledge economy. With such pre-eminence of knowledge in modern decision-making, the society at large, due to education and time demands, is simply unable to participate in the processes of ongoing financial-economic regulation (e.g. systemic risk monitoring and management, etc).
    Thus, even under a normal democratic representative system that creates outward appearances of participatory democracy (far from the Swiss democracy yet), classes/elites of high-level decision-makers develop (in banks, insurance agencies, other intermediation institutions) that amass that powerful knowledge via clandestine cronyism and they are strongly motivated to (ab)use it (insider trading, etc) to their advantage (principal-agent conflict of interest), see for example the latest LIBORgate or the writings of S. Johnson and A. Admati from the Institute for New Economic Thinking. There is lots of other evidence for this democratic deficit functioning in such destructive ways in Europe, USA, other developed countries and emerging markets as well (e.g. hijacking of democratic and economic change by the former communist nomenklatura).

    Such cronyism, nomenklatura, similar hijackings of the democratic process are modern manifestations of democratic deficit. In order to destroy or reduce their system destroying power that is now in full swing, institutions need to be developed by the society that constantly interpret the rapid pace of knowledge and change to the society at large through monitoring, analytical and broader publication efforts (education of the society at large). While part of this job is being done by universities, etc, it seems that modern societies need much more consistent efforts to close these dangerous knowledge gaps; otherwise insider elites will continue to destroy capitalism and democracy.

    There is an experiential learning accumulated in some countries (notably Canada) that will help guide building of such institutions. The June 2012 EU initiative to build the Single Regulators of Financial Institutions should make use of that knowledge.

    Val Samonis

  5. CommentedRoman Bleifer

    There is no crisis of the euro as currency. There is a European problem of sovereign debt. There is no single European economic crisis. Is the global economic crisis. There is a structural crisis of the EU as a system. That was well and effectively in the period of growth and prosperity, was problematic and ineffective in times of crisis. Without deeper integration without structural reform of the system operation, without a common European strategy, the EU has no future. In its current form, the EU is not sustainable. Ahead of a new wave of global crisis. The time for discussion no longer exists. The absence of the necessary decisions, no real action will lead to the fact that Europe will be a wave of ETC at very stringent scenario ( http://crisismir.com/analiticheskie-materialy/ekonomika/54-chto-god-gryadushhij-nam-gotovit-prognoz-na-2012-god-i-ne-tolko.html ). Alas, it is almost a foregone conclusion. The current generation of European (and not only European) politicians are not able to adequately understand what is happening. They lack the knowledge and political will. When this policy will be swept away by the crisis in their place will come others who will have to do something that did not have the political will of their predecessors.

  6. CommentedHarold Rosenkotter

    It's much easier to do what Germany did in a period of high growth. For GIIPS, in the present circumstances, it will take years of hardship. I think it's a big risk to primarily bet on longterm solutions when most economies are still not recovered from the collapse of 2008.

  7. CommentedStefani WEISS

    After all re-assuring to read that there are still economireally sts who bring up a painful subject to their own ranks: This is a political crisis in first place and as such has to be addressed by political reforms (one might even call for an systemic overhaul?!) before any of the economic advice given by our economic thought leaders on how to overcome this crisis - and I do not mean this disrespectfully, who I am - will take ground. "It´s the sequence, stupid!" - one might by tempted to exclaim.

  8. Portrait of Michael Heller

    CommentedMichael Heller

    It is good to read this forward-looking view of eurozone feasibility. There is too much negativity, almost wishing it to fail. As you point out, the UK and USA are probably not on a more sustainable *structural* footing than eurozone countries.

    Two points: Certainly acceptance by recipient countries of the fiscal pact and technical assistance is needed. But you diplomatically skirt around the issue of demonstrable willingness to reform. No amount of paper signing, conditionality promises, and technical help will suffice without the bold national leadership to actually carry out meaningful structural adjustment in recipient countries.

    The populations those leaders govern are in desperate need of culture-neutral persuasion and ideological reorientation with the objective of facing reality.

    Secondly: I only mention the above because my understanding of the history of the Marshall Plan is that the economy minister, Ludwig Erhard, set the wheels of reform rolling (freeing prices etc.). Marshall aid came after that to help ease pain and as a confidence booster. The amount of Marshall money was not as important as combined (psychological) demonstration of (a) strong coherent national initiative and (b) external material signs of reassurance.

    So the sequence was/is -- first, commitment to market economy and its rules; second, money to provide leeway for concessions to those worst affected by the temporary adjustment costs (e.g. unemployment) so as to prevent political reversals of liberalization. I think this matches the fiscal reform sequence (the relevant market rules, then money).

    In the end you are right though, but perhaps perversely, because “acceptance of the fiscal pact” translates to loss of full sovereign control of budgets. The problem with doing it that way is that ideological persuasion of national populations becomes the responsibility of the EU not the national government. There will be anti-EU riots like IMF riots in Latin America in the 1980s. It would be better if the national leaders started first, at home, like Erhard did in Germany 1945 *before* the Marshall Plan. Arguably as the East Asian countries too (post-1997).

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