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Quelle crise euro?

FRANCFORT – Comment reconnaître une crise ? Prend-elle la forme d’une récession économique persistante, d’un chômage à long terme trop élevé, de la pauvreté, de l’inflation galopante, d’une chute prononcée du taux de change, de déficits budgétaires, de coût d’emprunt élevé ou d’une impasse politique ? La plupart s’entendent pour dire qu’il y a crise si quelques-uns seulement des indices de misère se présentent. Or, même si la perception générale voudrait que l’Europe soit en proie à une crise, il n’y a que très peu de signes présents, et ce, uniquement dans un petit nombre de pays de la zone euro.

Pourquoi donc y a-t-il une crise de la zone euro et qu’est-ce qui la définit ? Maintes et maintes fois, l’argument a été avancé que la monnaie commune ne répond pas aux différents besoins de ses pays membres et que des trajectoires économiques divergentes non viables conduiront inévitablement à l’abandon de l’euro.

Les divergences fatidiques les plus souvent citées vont des taux de croissance de différents niveaux, de création d’emploi et de chômage, de même que les énormes disparités des balances courantes, facteurs qui tous attribuables aux écarts importants des coûts unitaires de main-d’œuvre. Les perceptions de ces divergences imposent des primes élevées de risque aux pays problèmes entraînant inévitablement une accélération de la fuite des capitaux vers des eaux moins agitées.

Tous ces développements sont désormais visibles dans la zone euro, surtout dans les économies périphériques. En 2009, les primes de risque ont amorcé leur montée au-dessus de niveaux anodins pour s’accentuer en 2011-2012, alors que la fuite des capitaux s’est généralisée en 2011.

Pourtant, si l’on étudie ce qui sous-tend ce type d’exode des capitaux, le soupçon pourrait aussi peser sur les politiques à courte vue adoptées par des pays bien en dehors de la zone euro. Dans l’Union européenne élargie, des pays comme le Royaume-Uni ou la Hongrie sont tout aussi atteints de déficiences structurelles que les pays à la périphérie de la zone euro. Ils n’ont pas reçu beaucoup d’aide que la souplesse économique d’un taux de change est censée procurer, à moins qu’ils aient décidé de ne pas en tirer parti.

Sans compter certains pays au fardeau élevé de dette publique, et même de niveau supérieur à ceux de la périphérie de l’Europe – les États-Unis et le Japon étant des exemples flagrants. D’autres pays, comme la Norvège et la Suisse, connaissent des surplus du compte courant en proportion du PIB qui dépasse le seuil du 10 %, mais ils sont néanmoins réticents à laisser leur monnaie s’apprécier.

Est-il besoin de rappeler que, pendant la décennie avant 2005, l’économie allemande était considérée comme « la grabataire de l’Europe » ? L’économie allemande n’était pas concurrentielle lorsqu’elle est entrée dans la zone euro, en raison d’augmentations excessives des salaires et des prix à la suite de la réunification du pays – un problème qui a été réglé depuis par des réformes structurelles entreprises au sein de la zone à monnaie unique. La même chose s’est avérée pour le plus récent membre de la zone euro, l’Estonie, dont la politique rigoureuse de restriction des salaires a ramené la compétitivité du pays par rapport au marché commun, et ce, dans un laps de temps très bref.

Pourquoi de doutes si forts planent-ils sur la possibilité de la survie de l’euro ? Certains affirment que l’échec est inévitable pour la mise en vigueur des mesures judicieuses dans les pays périphériques, et que la mise en veilleuse de la démocratie dans ces pays pour rester au sein de l’union monétaire est un prix trop élevé à payer.

En fait, les interventions des gouvernements et des institutions internationales semblent indiquer qu’il existe des solutions plus durables. Qui aurait cru l’an dernier à cette date que le pacte budgétaire adopté en mars aurait été possible ? Or, malgré les fluctuations, n’avons-nous pas observé une réduction considérable des primes de risque pour les pays problématiques, sans hausse du coût aux pays assurant le financement ?

Nous nageons encore dans l’incertitude. Sommes-nous en train de voir certains signes de guérison de la zone euro ? Les pays débiteurs seront-ils en mesure de s’en tenir aux programmes de réformes strictes, ou bien les citoyens rejetteront-ils l’austérité ? Et les pays créanciers éviteront-ils le genre de contrecoup populiste qui pourrait les amener en territoire protectionniste ?

Une coopération intelligente qui évite le risque moral devrait pouvoir éloigner le vent de panique, réduire des primes de risque et optimiser les ressources. Ainsi, il faudrait certainement faciliter les flux de migration entre les pays et les rendre plus attrayants. Si les pays créanciers qui ont besoin de l’immigration pour grossir les rangs de leur propre main-d’œuvre pouvaient attirer les jeunes travailleurs qualifiés, les taux de chômage particulièrement élevés des pays débiteurs finiraient par baisser.

Plus d’immigration renforcerait les compétences et relèverait le niveau des revenus, tout en réduisant le coût en prestations de chômage pour les pays en détresse. Une plus grande mobilité de la main-d’œuvre au sein de l’UE contribuerait également à créer un état d’esprit européen plus ouvert et ainsi réduire les vieux préjugés nationalistes.

L’Europe voudra-t-elle s’engager pour réaliser l’union politique et ainsi s’attaquer à ce qui manque encore, malgré les progrès que constituaient le marché commun, l’euro et les accords de Schengen sur l’élimination des frontières intérieures ?

Le modèle pour les futurs États-Unis d’Europe est la Suisse, un pays où quatre langues et groupes ethniques cohabitent, où les finances publiques des unités régionales (les cantons) sont solides, doté d’une monnaie unique de premier plan et d’un État fédéral dont l’assemblée détient une véritable autorité sur les budgets, comportant cependant certaines limites.

Si l’UE tirait profit de la plupart des atouts dont elle dispose déjà, et gouvernait plus efficacement, l’Union dans son ensemble atteindrait une croissance économique pour au moins les dix prochaines années, un taux annuel de 2,5 % n’étant pas hors de portée. Il est toutefois essentiel d’accorder une aide plus généreuse aux pays en difficultés, car l’euro doit être maintenu (mais pas nécessairement sur la base d’une zone euro élargie).

Les marchés financiers seraient plus facilement convaincus si un tel soutien était accompagné de l’acquiescement du pacte budgétaire par les pays récipiendaires, en même temps que de l’aide technique nécessaire au renforcement de leurs structures de gouvernance. Des fonctionnaires américains spécialisés dans la lutte anticorruption, des spécialistes italiens de l’optimisation fiscale, des experts allemands de la privatisation et des professionnels du tourisme espagnol devraient être mis à disposition de la Grèce pour accélérer le rythme de la modernisation.

Tout cela revient presque à un plan Marshall maintes fois prôné dont la périphérie aurait grand besoin. Tout en reconnaissant que le manque d’argent n’est pas forcément le plus grand problème des pays d’Europe en difficultés, mais plutôt leur capacité de planifier et d’administrer des budgets de manière efficace. Au cours de la dernière décennie, la Grèce n’a pu absorber qu’un cinquième des fonds de modernisation que l’UE a mis à sa disposition. Ce n’était pas inévitable à l’époque et l’Europe n’a plus le luxe de laisser ces choses en cet état.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier