Saturday, April 19, 2014
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Comprendre les désastres au Japon

NEWPORT BEACH – En cherchant à évaluer les retombées économiques et financières de la catastrophe actuelle au Japon, il est tentant de se référer à des analogies historiques comme repères. En fait, plusieurs analystes citent les conséquences du terrible tremblement de terre de Kobe en 1995. Mais même si cet exemple donne quelques pistes, il est trop limité pour apprécier ce que le Japon devra affronter et s’y fier risque d’entraîner une sous-évaluation des réponses à donner à la catastrophe, au Japon et dans le reste du monde.

Commençons par comparer la tragédie actuelle et celle de 1995. Dans les deux cas, des séismes de très forte magnitude ont provoqué de nombreuses victimes et des dégâts matériels à grande échelle. Les deux ont obligé le gouvernement  japonais à faire preuve d’ingéniosité dans ses opérations de secours. Dans les deux cas, les pays amis et alliés du Japon ont offert de lui venir en aide, et dans les deux cas encore, la destruction des infrastructures a entraîné des perturbations de la vie économique.

Il existe également des similitudes dans les perspectives d’avenir. Comme à la suite du séisme de Kobe, les efforts déployés pour retrouver des survivants seront suivis d’un énorme programme de reconstruction. Des allocations budgétaires très importantes seront affectées à cette fin (2 pour cent du PIB dans le cas de Kobe). Les foyers touchés par la catastrophe bénéficieront d’une aide financière pour tenter de renouer avec la normalité. Les routes, les logements et la plupart des autres infrastructures seront réparées et améliorées.

Ces similitudes ont amené plusieurs économistes à avancer des prévisions liminaires sur les conséquences économiques de la catastrophe pour le Japon et le reste du monde, en tablant principalement sur une nette reprise en V du taux de croissance du Japon en 2011, soit un ralentissement suivi d’une hausse marquée de l’activité économique, entraînant un rétablissement rapide de la fiscalité et du PIB du Japon. Ces prévisions invitent les décisionnaires de pays autres que le Japon à faire preuve de prudence et à ne pas immédiatement inclure la situation japonaise dans leurs perspectives. Les responsables devraient considérer ses effets sur l’économie mondiale comme transitoires – c’est-à-dire comme temporaires et réversibles – et voir au-delà de ces effets en arrêtant leurs orientations.

Cette approche comporte toutefois le risque de sous estimer les conséquences nationales et internationales de la catastrophe au Japon. Elle pourrait ainsi faire en sorte que le Japon même – que ce soit de la part du gouvernement ou des entreprises et particuliers – ou d’autres pays, ne donnent pas une réponse suffisante aux besoins de l’archipel nippon. Cette erreur de diagnostic pourrait retarder ce qui sera à mon avis une relance solide de l’économie japonaise.

Cinq facteurs laissent à penser que le Japon est confronté à une série de défis sans précédent. Premièrement, les dommages provoqués par les trois calamités à avoir frappé l’archipel (un séisme violent, un tsunami dévastateur et un accident nucléaire) pourraient être deux fois plus importants que ceux de Kobe. Et contrairement à Kobe, ces calamités ont également affecté Tokyo – par chance, indirectement – où se situe près de 40 pour cent de la production industrielle du pays.

Deuxièmement, les finances publiques du Japon ne sont pas aussi solides qu’elles l’étaient en 1995 et les facteurs démographiques sont moins favorables. La dette publique s’élève à 205 pour cent environ du PIB, comparé à 85 pour cent environ en 1995. La notation souveraine du Japon a été abaissée à AA-, contre AAA il y a 16 ans. Ce contexte amoindrit la flexibilité et l’efficacité finale des mesures budgétaires.

Troisièmement, les taux directeurs japonais sont proches de zéro, et l’ont été depuis un certain temps, limitant l’efficacité d’une politique monétaire malgré l’injection massive de liquidités sur le marché par la Banque du Japon (BoJ).

Quatrièmement, les incertitudes déstabilisatrices liées à la situation nucléaire, combinées à l’impact dramatique des catastrophes naturelles, amplifient les difficultés de la reconstruction. Compte tenu des dégâts et des dangers, il faudra du temps au Japon pour rétablir ses capacités énergétiques, avec une influence négative que la croissance potentielle du PIB. La sécurité alimentaire est également une source de préoccupation, tout comme l’impact que pourrait avoir l’incertitude nucléaire sur l’état d’esprit des Japonais et donc sur l’économie.

Et cinquièmement, le contexte international est moins favorable. Lors de la période de reconstruction post-Kobe, la demande et la productivité mondiales étaient en plein essor, en raison du boom économique imminent de la Chine, de la révolution informatique et des communications des États-Unis et de la convergence politique et économique de l’Europe.

Aujourd’hui, la demande agrégée des pays avancés peine à se remettre de la crise financière mondiale, tandis que les économies émergentes importantes au plan systémique cherchent à prévenir une surchauffe de leurs économies. Et dans le même temps, du côté de l’offre, les pays doivent faire face à des prix très élevés et volatiles des matières premières, dont une flambée du cours du pétrole liée aux soulèvements dans les pays du Moyen-Orient.

Si cette analyse se révèle être exacte, cela signifie que les difficultés de la reconstruction seront plus aigues que celles suivant le séisme de Kobe. Les conséquences négatives sur la richesse et le revenu seront plus marquées et le processus de relance sera probablement plus long et plus complexe.

Au niveau national, cette situation signifie que la classe politique japonaise devra faire preuve d’une unité et d’une détermination qui lui ont fait défaut depuis de nombreuses années. Sans cela, les autorités auront de la difficulté à faire comprendre et à mettre en ouvre une vision économique à moyen terme qui place une croissance rapide et soutenue, et pas seulement les efforts de reconstruction, au centre de la réponse politique à la catastrophe.

Les désastres au Japon contribueront aux vents contraires affligeant l’économie mondiale – que ce soit par l’effet de la chute initiale de la consommation dans la troisième économie mondiale, ou par les perturbations de la chaîne d’approvisionnement mondiale (en particulier dans les secteurs technologique et automobile). Et la crise nucléaire japonaise amènera sans doute d’autres pays à remettre en cause l’énergie nucléaire.

Il y a également un angle financier, dont l’importance dépend du mélange d’emprunts d’État, de la monétisation de la dette et du rapatriement de l’épargne japonaise, utilisé pour financer le programme de reconstruction du pays. Plus le rapatriement des fonds est important, plus fort sera son impact négatif sur certains marchés financiers.

Aussi tentant qu’ils puissent être, les raccourcis analytiques doivent de préférence être évités à ce stade. Il faudra du temps et des analyses approfondies pour évaluer les véritables conséquences de la triple calamité du Japon, dont ses effets à long terme sur l’économie japonaise et les autres économies mondiales.

Les Japonais ont fait preuve d’un courage admirable face à une tragédie inimaginable. Je n’ai pour ma part aucun doute qu’un programme de reconstruction adéquat permettra au pays de se relever. Dans l’intervalle, le besoin urgent de redonner un sentiment de normalité et d’espoir à une société radicalement blessée implique d’analyser la situation de manière approfondie et réfléchie.

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