Sunday, October 26, 2014
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Le tournant de Tchernobyl

La catastrophe de Tchernobyl dont c'est le 20° anniversaire ce mois-ci a peut-être été la véritable raison de l'effondrement de l'Union soviétique il y a cinq ans, davantage même que la perestroïka que j'ai initiée. Elle a marqué un tournant historique. Il y a un avant et un après Tchernobyl, très différents l'un de l'autre.

Le Politburo s'est réuni le matin même du 26 avril 1986, jour de l'explosion sur le site de la centrale nucléaire de Tchernobyl, pour discuter de la situation. Il a aussitôt créé une commission gouvernementale pour veiller à ce que les mesures nécessaires soient prises, notamment en ce qui concerne la santé de la population avoisinante. Et l'Académie des sciences a également missioné un groupe de scientifiques réputés dans la région de Tchernobyl.

Le Politburo n'a pas disposé immédiatement de toutes les informations voulues sur la situation après l'explosion. Mais il y a eu un consensus général en son sein pour les rendre publiques, au fur et à mesure qu'elles nous parvenaient. C'était dans la ligne de la glasnost qui avait déjà commencé en Union soviétique.

Les accusations selon lesquelles le Politburo aurait camouflé des informations sont erronées. J'estime d'autant plus qu'il n'y a pas eu rétention délibérée de l'information, que tous les membres de la commission gouvernementale qui ont visité les lieux après la catastrophe et passé la nuit en Polésie, près de Tchernobyl, ont consommé sans aucune précaution particulière la nourriture et l'eau à leur disposition et se sont déplacés sans appareil respiratoire, à l'instar de toutes les autres personnes qui travaillaient là. Si les responsables locaux et les scientifiques avaient eu connaissance de l'ampleur de la catastrophe, ils n'auraient sûrement pas agi ainsi.

Tout le monde ignorait la vérité, c'est pourquoi toutes nos tentatives pour obtenir un état précis de l'étendue de la catastrophe sont restées vaines. Nous avons cru au début que c'est l'Ukraine seule qui subirait les conséquences de la situation, mais la Biélorussie au nord-ouest a été encore plus durement touchée, et la Pologne et la Suède ont également été atteintes par les retombées.

Le monde ayant appris l'accident par des scientifiques suédois, on a eu l'impression que nous cachions quelque chose. Mais nous n'avions rien à cacher, car nous sommes restés pendant 36 heures sans information. Ce n'est que quelques jours plus tard que nous avons appris qu'il ne s'agissait pas d'un simple accident, mais d'une véritable catastrophe : l'explosion du quatrième réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl.

Lorsque les premières informations sur Tchernobyl ont été publiées par la Pravda le 28 avril, la situation était encore très confuse. Par exemple, au moment où le réacteur a explosé, c'est l'eau qui a servi à maîtriser aussitôt le feu, ce qui a contribué à disséminer des particules radioactives dans l'atmosphère, aggravant ainsi la situation. Nous avons pris des mesures pour venir en aide à la population à proximité que nous avons évacué et plus de 200 organisations médicales étaient sur place pour mesurer l'irradiation qu'elle avait subie.

Le contenu du réacteur nucléaire risquait de s'infiltrer dans le sol pour aboutir dans le Dniepr, la rivière voisine, mettant en danger la population de Kiev et des autres villes situées sur son parcours. Nous avons donc commencé à sécuriser les rives du Dniepr et à procéder à la désactivation totale de la centrale de Tchernobyl. Des ressources importantes ont été engagées pour limiter les dégâts, notamment la construction d'un sarcophage destiné à recouvrir le quatrième réacteur.

Plus que toute autre chose, la catastrophe de Tchernobyl a ouvert la porte à une liberté d'expression telle, que le système que nous connaissions ne pouvait plus perdurer. Cela n'a fait que souligner l'importance de poursuivre la politique de glasnost, et je dois dire que j'ai commencé à penser en termes d'avant et d'après Tchernobyl.

Le coût de la catastrophe de Tchernobyl a été colossal, pas seulement du point de vue humain, mais aussi du point de vue économique. La Russie, l'Ukraine et la Biélorussie en subissent encore aujourd'hui l'impact. Comme je ne pouvais payer la facture du nettoyage de Tchernobyl et continuer en même temps à produire des armes, on a dit que le coût financier de Tchernobyl a été tel qu'il a mis fin à la course aux armements.

Mais c'est faux. Mon discours du 15 janvier 1986 est bien connu dans le monde entier. J'ai parlé de désarmement, y compris en ce qui concerne l'arme nucléaire, et j'ai proposé la suppression de tout armement nucléaire sur la planète pour l'an 2000. J'estimais avoir la responsabilité morale de mettre fin à la course aux armements. Mais c'est la catastrophe de Tchernobyl qui m'a vraiment ouvert les yeux : elle a montré quelles pouvaient être les terribles conséquences du nucléaire, même en dehors d'un usage militaire. Cela permettait d'imaginer plus clairement ce qui pourrait se passer après l'explosion d'une bombe nucléaire. Selon les experts scientifiques, un missile nucléaire tel que le SS-18 représente l'équivalent d'une centaine de Tchernobyl.

Malheureusement, le problème de l'armement nucléaire n'est pas résolu. Les pays qui en disposent, ceux qui forment le "club nucléaire", ne sont pas pressés de s'en débarrasser ; bien au contraire, ils continuent à perfectionner leur arsenal. Et ceux qui ne l'ont pas veulent se l'approprier, avec l'idée que le monopole du club nucléaire représente un danger pour la paix du monde.

Le 20° anniversaire de Tchernobyl doit servir au monde entier à ne pas oublier la terrible leçon de 1986. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour veiller à la sécurité des installations nucléaires et développer des sources d'énergie alternatives. Les principaux dirigeants de la planète en parlant de plus en plus, on peut espérer que la leçon de Tchernobyl a été retenue.

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