Thursday, April 24, 2014
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Le numéro d’équilibriste de la Turquie

EAST LANSING, MICHIGAN – La Turquie se fait depuis quelques semaines le fer de lance d’une politique occidentalo-arabo-turque conjointe, destinée à obliger le président Bashar al-Assad à céder le pouvoir en Syrie. C’est un réel revirement dans la politique turque, car depuis deux ans, le gouvernement du Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan s’échine à entretenir de bonnes relations avec son voisin syrien, avec lequel elle partage une très longue frontière terrestre.

Ce changement de cap au sujet de la Syrie coûte aussi très cher à la Turquie dans ses relations avec l’Iran, principal soutien du régime d’Assad, que la Turquie ménageait aussi dans le cadre de la politique «amp#160;zéro problème de voisinageamp#160;» du ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu.

Compte tenu de ces nouvelles pressions, il est bon de rappeler que de nombreux responsables américains ont été ulcérés par ce qu’ils ont perçu comme une trahison de la Turquie il y a à peine quelques mois. De leur point de vue, la politique étrangère de la Turquie tournait le dos à l’Occident pour se réorienter vers le Moyen-Orient musulman – un changement supposément reflété par la détérioration des relations avec Israël et l’amélioration des liens avec l’Iran et la Syrie.

De nombreux analystes américains, incapables, ou réticents à établir une distinction entre les relations turco-israéliennes et les relations turco-américaines, ont interprété la condamnation du blocus israélien de Gaza par Erdoğan comme une tentative de conforter ses voisins arabes au dépends des relations de la Turquie avec non seulement Israël mais avec l’Occident en général. La tentative turque de médiation entre les principales puissances occidentales et l’Iran au sujet des réserves d’uranium de la République islamique n’a pas été appréciée en Occidentamp#160;; les Etats-Unis ont d’ailleurs saboté cet effort alors qu’il semblait être sur le point de porter ses fruits. Enfin, le vote de la Turquie contre l’imposition de nouvelles sanctions sur l’Iran au Conseil de sécurité de l’ONU semblait offrir une preuve supplémentaire de «amp#160;l’islamisationamp#160;» de la politique étrangère de la Turquie.

L’Amérique, dans sa profonde angoisse, n’a retenu que la contradiction de rechercher à préserver de bonnes relations à la fois avec l’Occident et avec le Moyen-Orient musulman dans l’attitude de la Turquie, et a analysé la décision d’Ankara de nourrir de bonnes relations avec ses voisins musulmans comme étant principalement motivée par les préoccupations religieuses et économiques jugées importantes par le parti Justice et Développement (AKP) au pouvoir. Les récentes tensions entre la Turquie et l’Iran démontrent la faiblesse de ce raisonnement, et seraient plutôt le signe d’une politique étrangère dénuée d’idéologie, au service des seuls intérêts nationaux turcs, tels que définis par l’élite politique du pays – y compris par les post-islamistes au pouvoir aujourd’hui.

Le désaccord entre la Turquie et l’Iran reposait initialement sur leurs approches conflictuelles de la rébellion interne contre la dictature du régime d’Assad. L’Iran s’est fortement investi dans le régime syrien, son seul allié arabe et son principal canal d’acheminement de matériel de soutien vers le Hezbollah au Liban. La Turquie, de son côté, et après quelques hésitations initiales, s’est entièrement mobilisée pour soutenir les opposants au régime d’Assad en leur proposant entre autre un refuge, ainsi qu’aux déserteurs de l’armée syrienne. En effet, la Turquie est même allée jusqu’à aider l’opposition syrienne divisée à se réunir sur son territoire pour établir un front uni contre le régime syrien et proposer une alternative crédible au pouvoir en place.amp#160; amp#160;

Deux raisons permettent d’expliquer la soudaine volteface de la Turquie vis-à-vis de la Syrie et son alignement sur la position des principales puissances occidentales. D’abord, l’AKP ne pouvait pas se permettre d’être considéré comme étant contre la démocratie en Syrie, dans la mesure où sa propre légitimité repose essentiellement sur des valeurs démocratiques. Ensuite, une fois admise l’idée que le régime d’Assad était condamné, le gouvernement Erdoğan a cherché à sécuriser ses intérêts futurs en Syrie, d’importance stratégique pour la Turquie – au risque même de saborder ses relations avec l’Iran.

L’irritation de l’Iran envers la «amp#160;trahisonamp#160;» de la Turquie a été aiguisée par la récente décision du gouvernement Erdoğan d’installer un complexe de veille anti-missile de l’OTAN – destiné à traquer l’activité des missiles iraniens – à Malatya, dans l’est de la Turquie. Selon les autorités iraniennes, le système de l’OTAN est conçu pour neutraliser la capacité dissuasive de l’Iran envers Israël, augmentant ainsi la probabilité d’une attaque israélienne ou américaine sur les installations nucléaires iraniennes. Les dirigeants iraniens sont allés jusqu’à lancer un avertissement à la Turquieamp#160;: en cas d’une attaque occidentale sur l’Iran, leur première cible de représailles serait Malatya.

En réalité, Israël peut surveiller l’activité des missiles iraniens depuis différents sites autres que Malatya. La menace de l’Iran est donc plus l’expression d’une colère contre la Turquie que celle d’une réelle inquiétude sur une irrémédiable atteinte à sa capacité de dissuasion induite par le site de Malatya.

Les tensions entre l’Iran et la Turquie reflètent trois autres réalités plus larges. D’abord, le printemps arabe, et surtout le soulèvement syrien, ont mis en lumière la rivalité des deux pays pour préserver leur influence respective au Moyen-Orient et dans le monde arabe. Ensuite, le revirement vers l’est de la Turquie n’est pas inspiré par des arguments idéologiques ou religieux, mais est plutôt fondé sur de solides calculs stratégiques et économiques; la Turquie adaptera sa politique en fonction des fluctuations des développements au Moyen-Orient. Enfin, la Turquie a bien trop investi dans ses relations stratégiques avec l’OTAN, et avec les Etats-Unis en particulier, pour risquer un quelconque gaspillage en échange de gains incertains dans sa relation avec l’Iran.

Cela ne veut pas dire que la Turquie retombera dans sa dépendance stratégique habituelle sur les Etats-Unis et ses alliés, une approche qui avait caractérisé la politique étrangère de la Turquie tout au long de la guerre froide et au cours de la décennie suivante. Le gouvernement AKP est déterminé à garantir l’autonomie stratégique du pays et à être plus actif au Moyen-Orient. Mais il est aussi conscient qu’une telle politique ne doit pas coûter à la Turquie sa relation avec l’OTAN et les Etats-Unis.

La Turquie est engagée dans un effort complexe visant à préserver sa relation de longue date avec l’Occident tout en forgeant de nouveaux liens avec ses voisins musulmans. Les dirigeants de la Turquie ont compris que le pays peut mieux préserver et étendre son influence de part et d’autre en entretenant de bonnes relations avec chacune des deux parties.

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