LONDRES – Ceci est mon dernier papier pour un moment. J’ai accepté la présidence de BBC Trust – l’autorité stratégique de l’une des plus importantes organisations audiovisuelles du monde. Je dois donc prendre un engagement sicilien d’omerta sur les questions controversées durant le terme de mon mandat. Ce qui se traduirait par des commentaires ennuyeux : je préfère donc poser ma plume.
Elle est dans ma main alors que j’observe le Bosphore en ce scintillant matin de mars. Hier, quelques flocons de neige sont tombés sur Istanbul. Mais aujourd’hui, le soleil scintille sur les eaux jusqu’aux côtes asiatiques de la ville ; les mouettes planent dans la brise ; un grand paquebot vogue majestueusement en direction du nord vers la mer Noire. C’est le genre de journée où l’on se sent heureux d’être en vie.
Mais je me sens toujours ainsi à Istanbul, une ville remarquable dans laquelle se sont forgés tant de pans de l’histoire mondiale. Et c’est la ville dans laquelle pourrait se façonner l’avenir de l’Europe – Istanbul, pas Bruxelles, Paris, ou Berlin. Laissez moi vous expliquer.
L’identité politique actuelle de l’Europe a émergé de son histoire récente. Au dix-neuvième siècle, la population du continent est passée d’un cinquième à un quart de la population mondiale. Cela a permis aux pays européens de dominer le siècle en tant que puissances coloniales expansionnistes. Mais cela a aussi créé des pressions concurrentielles pour l’espace de vie, beaucoup de luttes se cristallisant en un antagonisme entre la France et une Allemagne émergente.
Il en a résulté trois guerres en 70 ans. Vous pouvez en constater les conséquences dans les imposants cimetières du nord et de l’est de la France et des régions frontalières de l’Europe centrale. Et nous en avons entrainé d’autres dans nos combats. En témoignent tous les noms indiens gravés sur les arcs commémoratifs en Picardie. Je me rappelle du mémorial de guerre dans un tout petit village au nord de Queenstown au cour du pays du « Seigneur des anneaux, » sur l’île méridionale de la Nouvelle Zélande. À des milliers de kilomètres des champs souillés par le sang de France, 26 jeunes néo-zélandais qui sont morts là-bas sont commémorés sur une croix de granit.
Le reste du monde fut donc souvent impliqué dans nos batailles continentales au cours de cette ère d’adoration de Mars, le dieu de la guerre. Nous, Européens, étions dangereux pour nous-mêmes, et il était souvent encore plus dangereux d’être l’un de nos amis.
La création de l’Union Européenne fut une tentative des Européens d’éviter une autre guerre. La France et l’Allemagne étaient indissociables – la coopération économique était sensée apporter une union politique plus étroite. D’autres pays se sont rapprochés de ce compromis historique, y compris certains qui, comme la Grande Bretagne, étaient très sceptiques de toute cette entreprise. Nous étions déjà tous attirés dans cette direction et notre paix et notre prospérité furent consolidées.
Cela a fonctionné bien mieux que ce que les sceptiques n’auraient jamais pu imaginer – en effet, peut-être même mieux que ce que ses géniteurs en attendaient. Un vaste marché unique fut créé. La souveraineté fut partagée et transformée dans des domaines comme le commerce et l’environnement. Une union regroupant 7% de la population de la planète a produit 22% de sa production, une part plus importante que celle les Etats-Unis, près de deux fois celle de la Chine et 4 à 5 fois celle de l’Inde.
Le géant économique européen aspirait à un rôle politique global, mais la réalité s’en est mêlée. Le Mars du vingtième siècle est beaucoup moins assuré au vingt-et-unième siècle. Jusqu’à l’intervention libyenne soutenue par les Etats-Unis, l’Europe semblait de plus en plus spectatrice des affaires internationales, et même sa participation en Libye est principalement une affaire franco-britannique, avec l’Allemagne choisissant de se désengager et d’opter pour la tranquillité.
Quel est donc l’intérêt de l’Europe aujourd’hui ? Dites à mes enfants que l’UE est là pour nous éviter de nous combattre encore un fois, et leur réponse est directe : « Bien sur que nous n’allons pas nous combattre. » L’objet moral de l’Europe aujourd’hui est une question existentielle sur laquelle tous les Européens doivent se pencher.
Selon moi, la réponse se trouve en Turquie. Une Europe intégrant la Turquie comme l’un de ses membres deviendrait une économie naturellement plus dynamique. La Turquie est un centre régional d’énergie. Elle est influente et impose le respect dans sa propre région avec d’incroyables forces de combat. Et surtout, la Turquie est aujourd’hui un modèle pour d’autres sociétés islamiques s’efforçant d’adapter la démocratie, les libertés civiles, l’autorité de la loi, une économie ouverte, le pluralisme et la religion.
L’adhésion de la Turquie à l’UE ajouterait une nouvelle dimension d’énorme importance historique. Les Européens feraient la preuve que nous pouvons intégrer une démocratie islamique et bâtir une passerelle solide entre l’Europe et l’Asie occidentale.
Ce qui aurait pour incidence de créer une nouvelle identité et une nouvelle histoire européenne, une nouvelle raison d’exister dans ce siècle pour l’UE, une façon de rejeter les divisions politiques d’antan. J’espère que d’ici à ce que je reprenne à nouveau la plume, nous serons engagés dans cette voie. Sinon, nombre d’entre nous trouverons de plus en plus difficile de voir en l’Europe autre chose qu’une union douanière glorifiée avec des ambitions politiques démesurées.


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