A Window on Russia
Medvedev doit libéraliser la Russie
Sergei Guriev and Aleh Tsyvinski
MOSCOU - L'élection de Dimitri Medvedev comme président de la Russie était un événement attendu. Mais il n'est pas certain qu'il puisse améliorer la situation économique de la Russie une fois à la tête de l'Etat au mois de mai.
Il est vrai que le gouvernement de Poutine lui transmet une économie apparemment prometteuse. Entre 1999 et 2008, la croissance moyenne a été de 7,2%, les réserves étrangères représentaient 30% du PIB - les troisièmes du monde en valeur absolue - le volume boursier a été multiplié par 20, la classe moyenne achète des voitures étrangères, fréquente les restaurants japonais et part en vacances à l'étranger. Les sondages montrent que le niveau de satisfaction de la population a augmenté.
Le succès économique de la Russie tient en partie au prix élevé du pétrole et des matières premières. Mais tout ne se résume pas au pétrole. La réforme fiscale de 2001 encourage le travail et limite l'évasion fiscale avec un taux uniforme d'impôt sur le revenu de 13% - l'un des plus bas de la planète. La libéralisation des procédures de création d'entreprise et la limitation des inspections ont crée un climat favorable aux petites entreprises et aux entrepreneurs. Une politique macroéconomique prudente et la réforme du secteur financier ont permis une baisse des taux d'intérêt, favorisé les investissements et dopé la consommation.
Pourtant, dans un discours de campagne très remarqué - étonnamment favorable à l'économie de marché, même du point de vue occidental - Medvedev a reconnu que la Russie était confrontée à des difficultés économiques. Il sait qu'il sera difficile de maintenir une croissance durable : le prix du pétrole ne peut grimper éternellement et la Russie a déjà tiré profit des retombées immédiates des réformes de base et d'une politique macroéconomique avisée. Selon lui, la seule solution est de favoriser l'initiative privée et l'innovation.
Les principaux obstacles restent les inégalités et la corruption qui ont atteint un niveau critique, ceci quelles que soient les récentes réussites économiques du pays. Selon le magazine Forbes, la Russie compte 87 milliardaires, tous ensemble à la tête d'une fortune qui s'élève à 471 milliards de dollars, en deuxième position derrière les USA. En valeur nette, cela représente 30% du PIB russe, alors que la fortune des 469 milliardaires américains ne représente que 10% du PIB des USA.
Plus inquiétant encore, les inégalités quant aux chances de réussite sont aussi très élevées. Selon un récent sondage, la majorité des Russes pensent que pour faire fortune il faut se lancer dans des activités criminelles ou avoir des relations en politique. Seuls 20% d'entre eux pensent que la réussite repose sur le talent. Ces idées sont des prophéties autoréalisatrices. En dehors d'une classe moyenne assez réduite et d'une minuscule élite dans le monde des affaires et dans les cercles intellectuels, la plupart des Russes ne veulent pas courir le risque de créer une entreprise et ne sont pas favorables à une libéralisation politique ou économique. Selon un récent sondage d'assez grande ampleur de la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD), seulement 36% des Russes sont partisans de la démocratie et 28% en faveur d'une réforme des marchés - les pourcentages les plus faibles parmi tous les pays en transition.
L'autre obstacle majeur est la corruption. Selon une autre enquête de la BERD, en Russie 40% des entreprises déclarent verser régulièrement des dessous de table, et elles sont à peu près autant à dire que la corruption est un frein important au développement des affaires. Contrairement à ce qui se passe dans les autres pays émergeants, la croissance ne s'est pas accompagnée d'une baisse de la corruption - elle est aussi élevée que dans des pays où le revenu par tête est le quart de celui de la Russie.
Cette corruption apparemment indéracinable est due en partie à la puissante bureaucratie russe qui aurait beaucoup à perdre d'une libéralisation de l'économie et encore davantage au fait qu'il est difficile de la combattre sans réforme politique, sans liberté de la presse et sans une société civile active.
Medvev n'hésite pas à parler de libéralisation politique. Il cite même Catherine de Russie : "La liberté est au cœur de toute chose. Je veux que l'on obéisse à la loi, mais pas à la loi des esclaves". Il sait que l'état de droit est un préalable à une croissance durable, aussi a-t-il promis de construire un système judiciaire indépendant et efficace. Son programme ressemble donc à celui de Poutine en 2000. Malheureusement, comme Poutine lui-même l'a reconnu, son programme ne s'est jamais matérialisé.
L'application du programme de Medvedev bénéficierait tant à la Russie qu'à l'Occident. C'est un élément dont il faut tenir compte, car depuis l'élection de Poutine, les intérêts occidentaux en Russie sont devenus plus importants : les investissements étrangers foisonnent, la classe moyenne est avide de tout ce qui est occidental et les entreprises russes commencent à investir à l'étranger.
La Russie représente déjà un marché important et si la croissance se prolonge, les négociations concernant son adhésion éventuelle à l'OCDE pourraient débuter. L'Occident dispose d'un levier : conditionner cette adhésion à une libéralisation politique et économique. Medvedev sait que cette libéralisation est aussi dans l'intérêt de la Russie.
Copyright: Project Syndicate, 2008.
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Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
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