Monday, September 1, 2014
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L'austérité, mauvais remède à la crise européenne

BERKELEY – Ce ne sont pas des dépenses budgétaires excessives qui sont à l'origine de la crise de la dette souveraine qui balaye l'Europe et ce n'est pas l'austérité qui la résoudra. Bien au contraire elle l'a aggravée, elle menace maintenant l'euro et pourrait précipiter l'économie mondiale dans une nouvelle spirale descendante.

En 2007 l'Espagne et l'Irlande étaient des modèles de rectitude budgétaire avec un ratio dette/PIB très inférieur à celui de l'Allemagne. Les investisseurs ne se préoccupaient pas d'un risque de défaut de la dette souveraine espagnole ou irlandaise, pas plus que de l'impressionnante dette souveraine italienne quasi chronique. L'Italie se vantait d'avoir le ratio déficit/PIB le plus faible de la zone euro et son gouvernement n'avait aucune difficulté à se refinancer à des taux d'intérêt attractifs. Même la Grèce, malgré la dégringolade de sa compétitivité et sa politique budgétaire de plus en plus périlleuse, parvenait à attirer les capitaux dont elle avait besoin.

Induits en erreur par la convergence des revenus obligataires après le lancement de l'euro, les investisseurs ont alimenté pendant une décennie le boom du crédit du secteur privé au sein des pays moins développés de la périphérie de l'Europe. Mais ils n'ont pris conscience ni de la bulle immobilière en Espagne et en Irlande, ni de la glissade de la Grèce vers l'insolvabilité. Quand la croissance a brusquement ralenti et que les flux de capitaux se sont taris après la Grande récession, les revenus des Etats ont chuté, ce qui les a contraints à collectiviser les pertes du secteur privé, creusant ainsi le déficit budgétaire et la dette publique.

A l'exception de la Grèce, la détérioration des finances publiques était le symptôme de la crise et non sa cause. Cette détérioration était prévisible : l'Histoire montre que la dette publique explose après une récession due à une crise financière.

Ne prêtant pas attention aux évidences et entraînés par l'Allemagne, les dirigeants européens ont diagnostiqué à tort une gabegie budgétaire nécessitant une cure d'austérité. De ce point de vue, une réduction rapide et significative des déficits publics et de la dette sont une condition indispensable pour restaurer la crédibilité de l’Etat et la confiance des investisseurs, éviter la contagion, baisser les taux d'intérêt et relancer la croissance.

Il existe aussi un argument psychologique en faveur de l'austérité : accorder des facilités de remboursement à des Etats dépensiers encourage des comportements dépensiers dans le futur : pardonner une faute passée encourage à recommencer. Dans cette perspective, l'austérité est la punition méritée pour des Etats-vauriens tels que la Grèce, l'Espagne et l'Italie.

Mais l'austérité, çà ne marche pas, elle est même contre-productive. A court et moyen terme, la consolidation budgétaire - que ce soit sous forme d'une diminution des dépenses publiques ou d'une hausse des revenus de l’Etat - entraîne une baisse de la production et une hausse du chômage, d'où moins d'impôts à collecter, un déficit qui se creuse et une hausse du ratio dette/PIB. Les investisseurs avisés, tout comme les électeurs frustrés, savent que faible croissance et chômage élevé creusent à court terme le déficit et la dette. C'est pourquoi dans des pays qui ploient sous une austérité écrasante, après plus de deux ans les taux d'intérêt montent au lieu de baisser.

Il n'existe pas de relation simple entre le volume du déficit public ou de la dette et les taux d'intérêt. Les obligations d'Etat britanniques offrent aujourd'hui des taux d'intérêt nettement plus faibles que celles de la France, de l'Italie ou de l'Espagne, bien que la position budgétaire du Royaume-Uni soit plus mauvaise.

La Grèce est prisonnière du piège classique de l'endettement (les taux d'intérêt sur sa dette publique dépassent largement son taux de croissance) et l'Espagne vacille. L'austérité en Europe confirme l'avertissement du FMI : aller trop loin dans le sens de la consolidation budgétaire affaiblit l'activité économique, ébranle la confiance des marchés et le soutien de l'opinion publique en faveur d'un ajustement.

A long terme, beaucoup de pays de la zone euro, y compris l'Allemagne, devront stabiliser ou diminuer leur ratio dette/PIB. Mais pour être efficace, ce processus doit être graduel et une grande partie de la consolidation budgétaire ne doit intervenir qu'au moment où les pays européens retrouveront le chemin d'une croissance durable.

La plupart des pays européens ont besoin de réformes structurelles pour soutenir leur compétitivité et activer leur potentiel de croissance. Mais de telles réformes prennent du temps : en Allemagne la chancelière Angela Merkel semble avoir oublié qu'il a fallu plus de 10 ans et 2000 milliards d'euros de subvention pour mettre la compétitivité de l'Allemagne de l'Est au niveau du reste du pays.

Le Premier ministre italien Mario Monti et le président français François Hollande ont raison : l'Europe a besoin de mesures audacieuses et coordonnées pour stimuler la croissance et de réformes structurelles qui s'appuyent sur les marchés pour renforcer la concurrence et il lui faut des objectifs moins ambitieux en terme de redressement budgéaire - jusqu'à ce que la production et l'emploi redémarrent. Mais alors comment financer de nouvelles initiatives en faveur de la croissance ? Le reste de l'Europe ne parviendra pas à restaurer la croissance sans l'Allemagne, or celle-ci donne la priorité à l'austérité.

Avec un déficit budgétaire réduit, un coût du crédit des plus faibles et un énorme excédent de son commerce extérieur, l'Allemagne dispose de la puissance financière voulue pour stimuler la croissance. Mais elle estime ne pas avoir à stimuler sa propre économie et n'est disposée qu'à prendre des mesures modestes en faveur de la zone euro : des fonds supplémentaires pour la Banque européenne d'investissement, un petit programme pilote de l'UE destiné aux "project bonds" en faveur de projets d'infrastructures et un déploiment plus rapide des fonds structuraux inemployés de l'UE. Elle refuse même d'autoriser des dépenses pour des projets d'infrastructure urgents, de manière à répondre aux objectifs irréalistes fixés par le nouveau pacte budgétaire de l'UE en matière de déficit.

Malgré les demandes du FMI et de l'OCDE, elle maintient aussi son opposition aux euro-obligations qui pourraient alléger les contraintes financières auxquelles font face les autres membres de la zone euro et refuse d'accroître les moyens du Mécanisme européen de stabilité. Pour l'instant ce dernier ne constitue pas un pare-feu crédible face au risque d'un mouvement de panique à l'égard de la dette souveraine espagnole ou italienne ou de retraits massifs des banques qui les détiennent. L'aggravation de la crise bancaire, avec les dépôts qui s'échappent de la périphérie de la zone euro, diminue encore les perspectives de croissance de l'Europe.

Il est probablement trop tard pour sauver la Grèce. Mais une nouvelle politique en faveur de la croissance - basée sur des objectifs plus modestes en matière de réduction des déficits et l'émission d'euro-obligations - est essentielle pour sauver l'Europe d'une récession prolongée, stabiliser les marchés financiers européens et éviter une autre crise dévastatrice des marchés financiers mondiaux.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

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  1. CommentedRoss Clem

    The ability of government to repay its debt determines the interest rate on its debt. Government must increase its income by increasing revenue based upon the growth of the private sector; or it must reduce the cost of government.


  2. Commentedjracforr jracforr

    The first sentence of this article stated that fiscal recklessness was not the cause of the debt crisis and it gave examples of the well managed !!?? Spanish and Irish governments. By the third paragraph it gave blatant examples of fiscal recklessness taking place in these countries, which created the the real-estate bubble.
    The governments of these countries derived tax revenues from these speculative investments done by the private sector and were conveniently blind to the
    looming danger they posed .
    The " governments were forced to socialize private-sector liabilities " when the speculative boom collapsed.
    " From this perspective austerity is the necessary and just penance for reprobates like Greece ,Spain and Italy'
    While this approach maybe morally correct it is economically suicidal as the article makes clear, so some burden sharing is inevitable.

  3. CommentedJephtah Lorch

    I beg to differ with Ms Tyson on the basics of the European (and not only) fiscal problem.

    The term 'growth' is used far to easily. Growth depends on household consumption, what is manufactures, shipped, serviced, etc. Yet, household spending is shrinking and has been doing so for many years. This is especially true in Europe where the population is getting older, birth rates are under 1.8 pointing at an inevitable future shrink, many immigrants are net expenses and, very important, a massive shift of jobs to SE Asia took place.

    I fail to understand how investments in infrastructure will provide more future jobs: people lack financial resources to use such infrastructure, it creates only short term government spending (serving very specific sectors), boosts profits of infrastructure contractors and return some of the government's funds as taxes. This will not create long term increase of all households income and respective cosumerism that fuels growth.

    Issuing EURO Bonds is another laundered way to increase public debt. Public debt is huge as is, especially when compared to long term earning potential in shrinking populations and economies. These will affect GDP's mostly due to internal cash transfer 'inside the family', rather than from real manufacturing, production and exports.

    Economists, who don't want to be carriers of bad news, need to face the fact that this balloon has inflated to its limits much like Japans 1990s' real-estate crash which froze the economy for over a decade. A new order will come to life and should be put in place. It should avoid repeating the errors that brought us to where we are. It should consider the realistic posibilty that economies will shrink, standard of living will be reduced and that globalization shifted riches from west to east.

  4. CommentedTh Hsu

    There seems to be an interesting gap between the underlying issues and proposed cures.

    Spain's growth was built on an unsustainable increase in real estate "value". Italy and France's economy are overloaded with regulations and a costly public service. Greece simply cheated it's neighbours throughout years. And Germany was happy too to increase debt beyond agreed levels when needed. So where is the solidarity aspect which has been so oft brought up by the EU leaders? It seems that in this UNION, everyone has been (and will be) maximizing their local interests.

    If this is the underlying problem, it is hard to believe that neither austerity nor the growth "concept" will be a sustainable solution.

    This crisis is an example to the thesis that in the real world, fiscal and monetary union are two parts of the same coin. Pull them apart and ...

  5. CommentedHelmut Kirchner

    Just some info from ITALY

    Nowadays it is usual to say that austerity is the wrong cure that worse the disease. For what I see in Italy I do not see any "austerity". This word, long time ago, means spending more wisely and do more with less.

    What I see in Italy is the same level and the same low quality of public spending but a new and extreme, I repeat extreme fiscal pressure.

    So there is no way to recover! In fact Italy is already in a depression even if no one dime of public spending has been reduced.

    Sorry, but the Germans are right.



  6. CommentedJames Edwards

    In response to Mark Pitts

    While it is true that most of these countries are in need of reform on a range of issues however when you get into the issue of politics, the tendency to skirt responsibility is magnified by the desire to win and pin blame on the other side.

    You ignored the cause of the problem in the first place and that problem stems from issuance of easy credit to finance whatever the wants are which Ms. Tyson addressed here and that has been going on since the late 1980s until the bubble popped in 2007. Many of the banks and Wall Street were eager to do it because it offers them opportunities to make money and securitization provided the avenue to generate all kinds of variable products never mind the risk because it is someone else's problem to solve hence why many governments bailout their financial institutions because letting it fail will cause a bigger problem. What I don't see is the needed reforms the banks should be imposing on itself to correct the defect they created in the first place. Just like Ms Tyson stated: the deterioration was predictable.

    I can understand Germany's view that needed reforms are needed however the EU consist of rich and poor nations, just like what we have in the US but on a different level however the each of the countries are wedded to the Euro and they can not do anything beyond making painful adjustment which is why Merkel's party lost two state elections and Mr. Hollande's victory caused her of modify her stance just to keep the Euro intact. Germany's solution sounds like a one size fits when it is several things going at the same time.

    You state it is a recession when it is really a Depression caused by the financial crisis and even model countries needs a bailout unless they enacted reform to prevent from happening in years prior to 2007.

  7. CommentedMark Pitts

    In rebuttal to Ms. Tyson’s argument, one only needs to reiterate many of the points already made by the Germans. For example:

    1) The issuance of Eurobonds relieves other nations of the need to make painful and unpopular reforms. Eurobonds mean reforms will not be made, interest rates will once again be equalized in the EU, and excessive borrowing in the peripheral countries will resume.

    2) Debtor countries already receive substantial aid or have access to it, but still resist implementing reforms that will lead to growth and competitiveness.

    3) Mr. Hollande, the newest voice for growth and reforms, has pledged to lower the French retirement age back to 60. That will make French public finances worse and add nothing to GDP or competiveness. These are the kind of “reforms” the Germans are worried about.

    4) Ms. Tyson states that Spain and Ireland were models of fiscal rectitude before the recession. She then points out, “The reality is that the rest of Europe cannot succeed in restoring growth without Germany.” There is an obvious contradiction here. Model countries do not require bailouts from other countries when recessions hit.

    To understand the German point of view, Americans need only convert the numbers involved to an equivalent in the US economy. For example, it has been estimated that the cost of bailing Spain’s banks and governmental units will cost around $350B. Would Americans be willing to bail out Mexico at a cost of $1.25 trillion, knowing that other countries in the region would soon line up for their bailouts as well?

    Finally, it is unfair to discredit the German position by equating it to moral or religious vengeance. As a result of their economic history, Germans may have different beliefs about the likely outcomes of certain policies than others do. However, there are many mainstream economists who question the simplistic Keynesian solution as well.

  8. CommentedZsolt Hermann

    The suggestions from the article sound logical.
    One question though: where would further growth come from?
    When will we become brave enough to face the facts that our present constant quantitative growth economic model, that is built on overproducing and over consuming excessive, unnecessary products, buying them beyond means requiring more and more credit, has exhausted itself due to multiple converging factors and this is why we are in a crisis, or more precisely system failure?
    Until we are ready to open up the root cause of the disease we cannot even hope for a cure.

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