TILBURG – Il y a des moments pour penser et agir de manière non conventionnelle, et un autre pour rentrer dans les clous. Les principales banques centrales occidentales, autrement dit la Banque d'Angleterre, la Banque centrale européenne (la BCE) et la Réserve fédérale américaine (la Fed) devraient méditer cela.
William McChesney Martin, un ancien président de la Réserve fédérale, avait souligné la nécessité de relever les taux d'intérêt pour éviter la surchauffe ; mais en recourant à une deuxième phase de relâchement monétaire, la Fed s'est dirigée dans la direction diamétralement opposée. Quand la crise financière a éclaté en 2008, les principales banques centrales ont eu raison de recourir à des mesures exceptionnelles. A l'image de la Fed, certaines en ont trop fait, mais dans l'ensemble leur réaction a été appropriée.
Plus de deux ans après, la situation n'est plus la même. Le redémarrage économique n'a rien de faramineux, mais il existe. Presque tous les pays développés ont laissé la récession loin derrière eux et le danger de déflation a disparu. Depuis peu la Banque centrale suisse tient compte de cette situation, tandis que la BCE s'inquiète d'un retour de l'inflation dans la zone euro (et non plus d'une déflation). Dans les pays émergents comme le Brésil, la Chine, l'Inde et la Corée du Sud, l'inflation progresse rapidement et tend à devenir un problème économique et politique.
Le temps est donc venu pour les banques centrales occidentales de revenir à un fonctionnement normal. C'est vrai notamment pour la Fed et la Banque d'Angleterre, et à un moindre degré pour la BCE.
Les banques centrales des pays émergents comme le Brésil, la Chine, l'Inde, l'Indonésie, le Pérou, la Thaïlande et la Corée du Sud sont des exemples à suivre. Elles appliquent à nouveau des mesures classiques : elles augmentent leurs taux directeurs pour écraser l'inflation dans l'oeuf, évitant ainsi que la volatilité des prix n'entrave la croissance économique.
Devant arbitrer entre croissance économique à court terme et à moyen ou long terme, elles ont choisi la dernière option. En augmentant les taux d'intérêt pour empêcher la formation d'une spirale inflationniste incontrôlable, elles freinent dans l'immédiat la reprise économique, mais ce n'est rien, comparé aux dommages que causerait une inflation galopante.
En ce sens, les banques centrales des pays émergents ont retenu la leçon des années 1970 et 1980, quand l'inflation régnait en maître sur la planète, frappant de plein fouet la croissance économique. Les banques centrales étaient en grande partie responsables de cette situation parce qu'elles n'ont pas réagi au moment voulu. La Fed, la Banque d'Angleterre et d'autres banques centrales semblent avoir oublié cet épisode.
Dans ces conditions, que doivent faire les banques centrales occidentales ?
- Tout d'abord abandonner l'inflation sous-jacente à titre d'indicateur économique. Le recours à l'inflation sous-jacente pour décider d'une politique monétaire ou l'expliquer à l'opinion publique est parfaitement justifié, à condition que la hausse des prix de l'alimentaire et de l'énergie soit temporaire, car elle en fait abstraction. Or cette hausse n'a plus rien de temporaire. Au Royaume-Uni par exemple, les facteurs supposés temporaires perdurent depuis presque deux ans et génèrent une inflation supérieure au plafond que s'était fixé le gouvernement. Selon un rapport récent de la BCE, les prix de l'alimentaire vont encore augmenter parce que la demande est structurellement supérieure à l'offre. On peut dire la même chose pour beaucoup de matières premières, notamment le pétrole pour lequel la demande a été sous-estimée.
- Abandonner les mesures d'urgence adoptées face à la crise financière et économique. C'est particulièrement vrai pour la Fed qui a lancé à l'automne 2010 une deuxième phase de relâchement monétaire pour stimuler la croissance et l'emploi à court terme, c'est également vrai pour la Banque d'Angleterre, critiquée pour son laxisme.
- Maintenir les taux d'intérêts réels à une valeur légèrement positive (ou à la limite nulle) pour avoir une chance de dompter l'inflation. Or ce n'est plus le cas depuis longtemps. Encore aujourd'hui l'inflation globale est de 2,2% dans la zone euro et de 1,5% aux USA ; même si l'on ne considère que l'inflation sous-jacente, les taux d'intérêt réels sont nettement négatifs. La situation est particulièrement inquiétante pour le Royaume-Uni où les taux directeurs sont de 0,5% alors que l'inflation est de 3,3%. Si elle veut maîtriser l'inflation, la Fed doit augmenter son taux interbancaire à +3% en une douzaine de mois, alors qu'il est pratiquement égal à 0. Et il faudrait que dans le même temps la BCE double au moins ses taux directeurs qui sont actuellement de 1% et que la Banque d'Angleterre les augmente jusqu'à 5%.
Choisir de stimuler la croissance et l'emploi à court terme plutôt que de viser à la stabilité des prix a conduit l'économie mondiale au bord du précipice dans les années 1970 et 1980. Le résultat pourrait ne pas être très différent aujourd'hui si les Banques centrales occidentales ne changent pas rapidement de politique.
Depuis des années les responsables de ces banques invitent leurs collègues des pays en développement et des pays émergents à des conférences et des rencontres pour leur apprendre les ficelles du métier. Le moment est venu d'inverser les rôles.
Sylvester Eijffinger est professeur d'économie financière à l'université de Tilburg aux Pays-Bas.


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