Friday, November 28, 2014
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L'hégémonie de l'eau

NEW DELHI – Le débat international autour de l'ascension de la Chine s'est principalement concentré sur sa puissance commerciale grandissante, l’ampleur de ses ambitions maritimes et la capacité croissante de sa puissance militaire. Une question cruciale est cependant généralement ignorée: l'ascension de la Chine en tant que géant hydraulique, sans aucune comparaison historique moderne.

Aucun autre pays n'est jamais parvenu à gérer une suprématie continentale incontestée sur l’eau par son contrôle des bassins hydrologiques de multiples fleuves internationaux et la manipulation des flux transfrontaliers. La Chine, le plus gros constructeur mondial de barrages - avec à son actif un peu plus de la moitié des quelques 50 000 barrages que compte la planète - est en voie de cumuler rapidement un pouvoir de pression sur ses voisins par la mise en place de projets d'ingénierie hydraulique massifs sur les cours d'eau transnationaux.

La carte hydraulique de l'Asie a fondamentalement changé suite à la victoire communiste de 1949 en Chine. La plupart des fleuves majeurs de l'Asie prennent leur source sur des territoires annexés par la force par la République Populaire de Chine. Le plateau tibétain, par exemple, est la plus grande réserve d'eau douce au monde et le berceau des plus grands cours d'eau asiatiques, y compris ceux qui sont vitaux pour la Chine territoriale et le sud et le sud-est de l'Asie. D'autres sources de fleuves comme celles de l’Irtysh, l'Illy, et l'Amour qui s’écoulent vers la Russie et l'Asie Centrale, se trouvent aussi sur des territoires annexés par la Chine.

La Chine est ainsi à l’origine de flux transfrontaliers en direction du plus grand nombre de pays au monde. Mais la Chine rejette les notions même de partage des eaux ou de coopération institutionnalisée avec les pays se trouvant  en aval de ces cours d’eau.

Alors que les pays qui partagent des bassins hydrauliques en Asie du sud et du sud-est sont liés par des pactes négociés entre eux, la Chine n'a signé de traité lié à la gestion des eaux avec aucun des pays avec lesquels elle partage ses eaux. En effet, tirant profit de ses avantages, la Chine est un partenaire de dialogue mais n'est pas membre de la Commission du fleuve Mékong, soulignant son intention de ne pas se soumettre aux règles de cette communauté du bassin du Mékong ni à aucune obligation légale.

Pire, tout en encourageant le multilatéralisme sur la scène internationale, la Chine rechigne à une coopération multilatérale entre les états qui partagent ses bassins hydrauliques. Les pays du bas-Mékong, par exemple, voient dans la stratégie chinoise une volonté « de diviser et de conquérir. »

Bien que la Chine prétende publiquement préférer les initiatives bilatérales aux institutions multilatérales pour gérer ces questions liées à l’eau, elle n’a fait montre d’aucun réel enthousiasme dans le sens d’une action bilatérale significative. En conséquence, l’eau est progressivement devenue un nouveau sujet de division dans les relations du pays avec ses voisins tels que l’Inde, la Russie, le Kazakhstan, et le Népal.

La Chine détourne l’attention sur son refus de partager les eaux, ou d’entamer une coopération institutionnalisée pour gérer la pérennité des eaux communes, en exhibant les accords qu’elle avait signé sur le partage de statistiques techniques avec ses voisins concernés. Ceux-ci ne sont pas des accords de coopération sur les ressources partagées, mais plutôt des accords commerciaux pour vendre aux pays en aval les données hydrologiques fournies gratuitement par les autres pays en amont.

En fait, en transférant aux cours d’eau internationaux sa frénésie de construction de barrages, la Chine se retrouve engagée dans des conflits avec la plupart des pays avec lesquels elle partage ces eaux. Ces conflits sont condamnés à s’envenimer, compte tenu de la ferme intention de la Chine de construire des méga-barrages, intention symbolisée par son dernier projet sur le Mékong - le barrage de Xiowan et ses 4 200 mégawatts de puissance, qui dépasse en hauteur celle de la Tour Eiffel - et d’un projet de barrage de 38 000 mégawatts prévu à Metog, sur le Brahmapoutre, tout proche de la frontière très disputée avec l’Inde. Le barrage de Metog sera deux fois plus important que le barrage des Trois Gorges (18 300 mégawatts), qui est actuellement la plus importante infrastructure de ce type au monde et qui avait entrainé le déplacement d’au moins 1,7 million de Chinois.

La Chine vise de plus un autre site d’implantation pour un méga-barrage sur le Brahmapoutre, à Daduqia, qui, comme dans le cas de celui de Metog, devra exploiter la force d’une chute des eaux du fleuve de près de 3000 mètres, localisée à un point où la trajectoire de son cours s’éloigne abruptement des contreforts himalayens vers l’Inde, formant ainsi le plus long et le plus profond canyon au monde. Le canyon du Brahmapoutre – deux fois plus profond que le Grand Canyon américain - contient la plus grande réserve asiatique d’eau inexploitée.

Les pays qui devraient probablement payer les frais d’un tel détournement massif d’eau sont ceux localisés plus loin en aval sur des cours comme le Brahmapoutre et le Mékong – le Bangladesh, dont l’avenir même est menacé par le changement climatique et environnemental, et le Vietnam, l’un des importants producteurs de riz de l’Asie.  L’appropriation des eaux du fleuve Illy par la Chine menace de faire du lac Balkhash au Kazakhstan une autre mer d’Aral, dont la taille a déjà été réduite de moitié.

La Chine a de plus planifié un « Grand Parcours Occidental, » le troisième axe de son grand Projet de déviation des eaux sud-nord - le plus ambitieux programme de transfert inter-rivière et inter-bassin jamais conçu – dont les deux premiers axes, comprenant les cours d’eaux internes au coeur des terres de l’ethnie Han, doit se terminer d’ici trois ans. Le Grand Parcours Occidental, centré sur le plateau tibétain, est conçu pour détourner les eaux, y compris celles des cours internationaux, vers le fleuve Jaune, principal fleuve du nord de la Chine, une région en manque d’eau, et dont la source est aussi au Tibet.

Dans la mesure où elle domine désormais le marché global de l’équipement hydraulique, la Chine apparait aussi comme le plus important constructeur de barrages en dehors de ses propres frontières. Du Kashmir sous domination Pakistanaise aux états troublés du Shan et du Kachin en Birmanie, la Chine a élargi ses projets de construction de barrages à des zones disputées ou perturbées par des insurgés, et en dépit des violences locales.

Des unités de l’Armée Populaire de Libération sont engagées dans ces constructions et dans d’autres projets stratégiques dans la région troublée à majorité Shiite du Gilgit-Baltistan au Kashmir, sous domination Pakistanaise. Et les projets de barrages en cours sur le territoire birman, dont l’énergie produite doit être exportée vers les provinces chinoises, ont contribué à réveiller des hostilités sanglantes qui ont mis fin à 17 années de cessez-le-feu entre l’Armée pour l’Indépendance du Kachin et le gouvernement.

Quant à ses conflits territoriaux et maritimes avec, entre autres, l’Inde, le Vietnam, et le Japon, la Chine cherche à remettre en question le statu quo autour des eaux internationales. Il devient donc impératif pour la paix et la stabilité en Asie de persuader la Chine de mettre un terme à son appropriation unilatérale des eaux partagées. Dans le cas contraire, la Chine émergera probablement comme le Grand Maitre des eaux asiatiques, acquérant au passage un pouvoir de pression considérable sur le comportement de ses voisins.

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