Saturday, October 25, 2014
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Le crépuscule de l’aristocratie républicaine française

Ce n’est pas encore une révolution mais cela y ressemble. Ont récemment eu lieu le procès de l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin et la condamnation de Charles Pasqua, ancien ministre de l’Intérieur. Jacques Chirac vient d’apprendre qu’il est renvoyé en correctionnelle. La « Monarchie républicaine française », pour reprendre l’expression de  Jean-François Revel, est-elle sur le point d’être renversée ?A dire vrai, la Révolution française n'avait guère aboli les privilèges de l'élite au pouvoir en France. Certes, des têtes sont tombées, mais la noblesse est revenue. Lorsque la monarchie a fait place à la République en 1875, les urnes ont remplacé la naissance. Mais la nouvelle élite au pouvoir s’est appropriée bien des droits et avantages de l’ancienne aristocratie.

La vraie « Monarchie républicaine », qui décrit les moeurs des présidents français et de leur entourage, ne s’est vraiment imposée qu'à partir de la Cinquième République. Une fois élu, le Président français et sa cour ont accès à des privilèges financiers peu contrôlés. Ils évoluent dans le secret : la manière dont ils utilisent les avions officiels, les fonctionnaires qu’ils embauchent à leur service, sans parler de leurs moeurs, ont toujours été relevé plus ou moins du domaine privé. Les journalistes ont évité tout commentaire. Quant au public, soit il ignorait les excès soit il estimait que l'élite au pouvoir par définition échappait aux règles du commun.

Cette République aristocratique a connu son apogée sous François Mitterrand. L’opinion n’était pas au courant qu’un jet affrété par le gouvernement le conduisait en Egypte pour passer des week-ends avec sa maîtresse et sa fille illégitime. Seuls les journalistes haut placés savaient, et n'y ont jamais fait allusion. Chirac, qui a succédé à Mitterrand en tant que président, fut un peu plus prudent.

Mais tout a changé. En moins d’une semaine, Pasqua écope d’une peine de trois ans pour vente illégale d'armes à l'Angola. Villepin attend le verdict pour avoir, peut-être, organisé une campagne de diffamation contre son adversaire à la présidence, Nicolas Sarkozy. Le réquisitoire contre Chirac surprend par sa modestie même : il est soupçonné d’avoir demandé à des fonctionnaires municipaux de travailler pour son parti et d’organiser sa campagne électorale tandis qu’il était maire de Paris.

 Ce qui naguère fut une vétille, est devenue une affaire.

Dans un registre plus léger, Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et neveu de l’ancien président, est vilipendé par les médias pour avoir pris le parti de Roman Polanski contre la Justice des Etats-Unis qui tente d’obtenir son extradition pour viol sur mineure commis il y a trente ans ; ceci , il y a peu , serait passé inaperçu. Il se pourrait donc  qu’une révolution démocratique française se prépare. Les défenseurs de l’ancien régime la qualifient de « populiste ». Pourtant, cette révolution a lieu dans les tribunaux et non dans la rue.

Les juges français ont gagné en indépendance. Inspirés par les magistrats italiens en lutte contre la mafia, et par les juges espagnols qui se comportent en rédempteurs sociaux, il est des juges français déterminés à démocratiser la République française et éradiquer la corruption.

Plus déterminant encore est internet. De nos jours, la maîtresse et la fille du président Mitterrand ne pourraient plus bénéficier de la complicité des medias : aucun secret d’état, aucun excès de l’aristocratie n’échappe aux bloggers.

La vie privée de l’élite française restera-t-elle hors inquisition ? Le droit à la vie privée a toujours été une vache sacrée de la politique française. Les journalistes qui connaissaient la deuxième femme de Mitterrand avançaient qu’il s’agissait de sa vie privée. Et c’eut été vrai, s’il n'avait eu recours aux fonds de l'Etat pour fournir à son autre famille un logement, des chauffeurs et des jets pour leurs week-ends.

Aujourd’hui encore, nombre de journalistes français résistent à la tentation d'exposer la vie privée de l'élite politique. Peine perdue : les bloggers n’ont pas la même éthique que les journalistes. Sarkozy a compris cette nouvelle règle du jeu. Dès que sa relation intime avec un ancien mannequin  et artiste fut connue, il l’a épousée, évitant tout embarras supplémentaire.

Mais les moeurs aristocratiques ne disparaissent pas aisément, même sous le régime surexposé de Sarkozy. Jean, son fils,  élu conseiller général à l’âge tendre de 22 ans ,aussi ambitieux que son père,  a tenté de se faire nommer président d’une société publique puissante. Les bloggers, suivis des journalistes traditionnels, se sont insurgés contre le népotisme : une première. Sarkozy le jeune s’est retiré.

Mais nous sommes loin encore de la Scandinavie ou de l’Allemagne . L’on attend toujours de voir les ministres français prendre le bus ou le métro pour se rendre à leur bureau. Les ministères français se trouvent toujours dans les palais du dix-huitième siècle qui furent occupés par le Roi et sa cour.

Aussi longtemps que l’élite au pouvoir travaillera dans une telle splendeur, l’on ne peut attendre qu’elle se comporte comme le commun des mortels. Bossuet, le confesseur de Louis xiv, déclarait au Roi Soleil : « Vous mourrez, mais resterez immortel ». Les présidents français et leur noblesse élue continuent de se prélasser dans cette aura. Mais, à l’instar d’une certaine arrogance française, la fin d’une époque se profile peut-être.

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