Friday, April 18, 2014
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Le syndrome des tabloïdes

Nous vivons dans un monde compliqué et tordu. Alors comment en comprendre ne serait-ce qu’une partie, comme disons, le gouvernement des Etats-Unis et sa politique économique, lorsque les sources qu’on nous présente comme fiables – journaux écrits et télévisés – depuis notre plus jeune âge, se délitent.

Par exemple, début février 2004, N. Gregory Mankiw, qui présidait à l’époque le Conseil des conseillers économiques ( Council of Economic Advisers ) du Président des Etats-Unis, s’est efforcé d’expliquer les phénomènes liés à « l’externalisation » à l’élite des journalistes politiques américains. Sa définition éprouvée de l’externalisation est très proche de la mienne – et d’ailleurs, de celle de tous les économistes néoclassiques et néolibéraux – et se résume, en substance, comme suit :

comme c’est le cas pour tout changement technologique augmentant le volume des échanges internationaux de biens et services, l’externalisation des tâches du secteur tertiaire favorise les uns et lèse les autres – mais favorise sûrement beaucoup plus qu’elle ne lèse. Les grands gagnants sont les travailleurs des pays pauvres qui obtiennent de meilleurs postes au sein d’entreprises désormais habilitées à exporter leurs services vers les pays riches. Les grands perdants sont ceux qui occupaient les postes du tertiaire, à présent externalisés : il leur faut trouver de nouveaux emplois, voire changer de secteur, et faire avec cette impression que leurs compétences sont dévalorisées.

Toutefois, même aux Etats-Unis, les avantages de cette situation l’emportent sur les inconvénients. Les travailleurs de certains secteurs d’activité voient leur savoir-faire davantage sollicité ; les étrangers dépensent leurs revenus grandissants en dollars ; les consommateurs profitent de la baisse de prix ; et les actionnaires et patrons voient leurs bénéfices augmenter. Il importe néanmoins de se soucier des retombées de l’externalisation sur la distribution des services, et de ne pas oublier le fait que celle-ci profite à l’ensemble du « gâteau » économique.

Mankiw a avancé cet argument, mais il n’a pas réussi à se faire comprendre. Le 10 février 2004, il a pris connaissance d’un article fort désagréable du Washington Post : « L’économiste de premier plan du Président Bush a déclaré hier que l’externalisation des emplois américains du tertiaire à l’étranger était avantageuse pour l’économie de la nation. [...] Les commentaires de Mankiw surviennent au moment où le président lutte pour obtenir un soutien dans les États industriels qui ont perdu des millions d’emplois. [...] Le discours de Mankiw pourrait s’avérer discordant en pleine année électorale... »

Et à nouveau, le 11 février : « Les Démocrates [...] sont tombés hier sur les déclarations élogieuses du premier économiste du Président Bush sur le flux des emplois américains vers l’étranger. [...] Donald Manzullo, représentant de l’Illinois au Congrès, a exigé la démission de N. Gregory Mankiw... »

Il est évident que les journalistes du Washington Post sont conscients, dans une certaine mesure, de leur déloyauté envers Mankiw. Ils n’ont pas été jusqu’à dire que ses propos étaient inexacts, manquaient de clairvoyance, ni même que son analyse n’était pas valable. Les qualificatifs employés – « discordant », « embarrassant », « fardeau politique » – laissent entendre que les journalistes savent pertinemment qu’ils infligent un traitement injuste à Mankiw.

Leurs attaques contenaient-elles la moindre trace d’analyse économique plausible de l’externalisation ? Pas une seule.

Greg Mankiw pensait qu’un groupe de reporters venait lui parler de la situation économique et de l’analyse établie par le Conseil des conseillers économiques, dans son « Rapport économique du Président pour 2004 ». La dernière intention des journalistes était pourtant de faire part du moindre résumé de l’analyse de Mankiw sur l’externalisation. Ils ne se sentaient pas du tout concernés par le débat.

Le problème ne vient pas du fait que le Washington Post et ce type de journaux recrutent des gens paresseux ou dénués d’intelligence, mais plutôt de ce que véhiculer des informations exactes sur l’économie figure au bas de la liste des priorités des journalistes d’information. L’important, c’est de faire des vagues. C’est également de se tenir au courant de la cote de popularité des hommes politiques, de faire plaisir aux rédacteurs pour que les articles paraissent en bonne place, et d’entretenir de bonnes relations avec les informateurs. En comparaison à ces impératifs, informer le public du véritable fonctionnement de l’économie et des dilemmes de la politique économique n’a que peu d’intérêt.

L’économie semble tellement insignifiante face à Hollywood et ses potins sur les célébrités, car les ouvrages économiques traitant de la naissance de l’enfant de Brad Pitt et d’Angelina Jolie en font une affaire profondément sérieuse. De la même manière, le gouvernement est en position d’infériorité face à l’événement sportif de la Coupe du monde, ce qui n’empêche pas bon nombre de chroniques politiques de se prononcer sur la qualité de jeu des footballeurs.

Que pouvons-nous faire à cela ? La réponse est relativement simple : le problème ne vient pas de l’offre, mais de la demande. Après tout, peu de gens se lancent dans le journalisme pour induire délibérément le public en erreur. Si nous attendons du journalisme économique et politique qu’il soit d’aussi bonne qualité que la couverture médiatique de la Coupe du monde, il ne fait aucun doute que nous obtiendrons satisfaction.

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