Friday, October 31, 2014
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Les Racines de l'arriération islamique

La guerre contre l'Irak est finie. Pourtant, la bataille de la transformation des économies du Moyen-Orient, la seule chance d'empêcher le fanatisme de sacrifier une génération de jeunes Arabes et Iraniens sans emploi, ne fait que commencer.

Cette bataille porte au-delà des stratégies de développement et touche aux racines de l'islam. « Le peuple d'Iran n'a pas mené la révolution islamique pour faire baisser le prix de la pastèque » selon ce que feu l'Ayatollah Khomeyni aimait à raconter, dit-on. Selon cette logique, le capitalisme et l'islam sont incompatibles. Vraiment ?

L'histoire peut ici nous éclairer. La Révolution industrielle commença dans la région des Midlands en Angleterre et dans les forêts belges, des régions riches en charbon, avec un réseau de canaux développé (où les barges pouvaient assurer le transport du charbon), et en ouvriers spécialisés (qui pouvaient construire des engins à vapeur alimentés en charbon). Le charbon, les canaux et les métallurgistes représentent les piliers de la mise en place et de l'utilisation de machines automatiques, de métiers à tisser mécaniques et de locomotives de chemin de fer qui formèrent les premières machines modernes de l'ère industrielle.

La puissance de la vapeur, les usines, les marchés et l'industrie se sont rapidement développés à travers tout le nord-ouest de l'Europe et ses colonies. Dès la fin du 19 ème siècle, Turin, Vienne, Prague, Wroclaw, Essen, Paris, Lille, Liège, Lyon et Barcelone en Europe continentale, une grande partie de la Grande-Bretagne et des États-Unis, du Canada et de l'Irlande, de même que Melbourne, Buenos Aires et Johannesburg (avec, bien sûr, Tokyo) devinrent des centres industriels modernes.

Au-delà de ces limites, cependant, les foyers de la Révolution industrielle n'ont que peu brûlé, si l'on peut même dire qu'ils aient brûlé. Pendant deux siècles, des vizirs ottomans avisés ont défendu l'idée du développement économique et technologique de la Turquie : dès 1453, les armées du sultan Mehmed II avaient conquis Constantinople parce que Mehmed s'était pouvu de l'artillerie la plus puissante et la plus avancée du point de vue technologique au monde.

Au début du 19 ème siècle, l'Égypte de Mehemet Ali, ayant examiné l'équilibre économique et militaire mondial, décréta qu'elle devait s'industrialiser, rapidement. Il craignait que ses descendants ne deviennent simplement les marionnettes des vice-rois britanniques et français, si l'Égypte ne faisait pas son entrée dans le monde moderne industrialisé pour développer une économie suffisamment prospère et soutenir des armées modernes et industrialisées. Son décret n'aboutit à rien : l'Égypte ne s'est pas industrialisée et les arrières petits-enfants de Mehemet Ali sont effectivement devenus les marionnettes des Britanniques et des Français.

Aujourd'hui, les 70 millions d'Égyptiens vivent bien mieux que leurs ancêtres de l'ère de Mehemet Ali, des fermiers cultivant coton et grains, écrasés par les impôts. Mais le fossé séparant les économies arabes du Moyen-Orient et de l'Europe occidentale, (hors secteur pétrolier) en productivité, en capacité technologique et en niveau de vie, est plus important qu'il ne l'était un siècle plus tôt et bien plus important qu'au début de l'ère industrielle.

Sous bien des aspects, le rythme lent du développement économique des sociétés islamiques relève d'un choix. Le prophète Mohammed était un marchand et la Quraysh (la tribu régnant sur la Mecque à l'époque du prophète) vivait du passage des caravanes de l'Arabie au Croissant fertile. Pourtant les affinités entre les différentes attitudes, les différents chefs, marchands et artisans islamiques qui furent à l'origine du Caire, de Damas, de Bagdad et de Samarcande et de ses joyaux de la civilisation urbaine du haut Moyen-Âge ont disparu depuis bien longtemps.

L'industrialisation implique nouveauté et changement. Si les tenants du pouvoir craignent que le changement n'ait des conséquences déplaisantes, ils s'y opposent systématiquement et c'est ce que les dirigeants du Moyen-Orient ont perpétué pendant des siècles.

Le développement ralenti et dénaturé du monde islamique est également le résultat d'occasions manquées. Le Pakistan ne serait-il pas mieux loti s'il avait mieux exporté ses textiles vers les pays riches et industrialisés ? N'aurait-il pas été important et bénéfique pour le Pakistan de voir les quotas imposés par le gouvernement américain du fait des accords sur le textile allégés en contrepartie du soutien du gouvernement pakistanais envers les troupes américaines dans la guerre contre les bases d'El Qaïda en Afghanistan ? Sans aucun doute.

Les perspectives de développement économique au Maroc, en Algérie et en Tunisie ne seraient-elles pas bien meilleures si les gouvernements européens laissaient les citoyens européens acheter plus d'oranges nord-africaines ? Assurément.

Cependant, d'autres raisons essentielles expliquant la lenteur du développement économique des sociétés islamiques reflètent les dilemmes habituels liés à la mauvaise gouvernance. Les économistes occidentaux ne cessent de répéter : « protégez le droit privé et appliquez le droit contractuel ». Mais le droit privé et le droit contractuel sont menacés à bien des niveaux. Ils sont menacés par des aventuriers hors-la-loi, par les notables locaux et surtout par les fonctionnaires gouvernementaux qui utilisent leur charge pour extorquer un revenu supplémentaire. En un mot, un État affaibli ne peut pas faire respecter le droit privé et le droit contractuel tandis qu'un État suffisamment fort pour les faire respecter doit contrôler ses propres bureaucrates.

Pourtant, les raisons les plus importantes des performances des sociétés islamiques, inférieures à celles de l'Amérique latine ou de l'Asie du sud-est, semblent s'articuler autour de l'éducation des populations. Il n'y a que peu d'espoir de développement économique durable quand le système éducatif a une voire trois générations de retard sur les autres zones géographiques en termes d'engagement envers une alphabétisation universelle, et où l'éducation supérieure ignore en grande partie les sujets et les capacités nécessaires à la maîtrise des technologies.

Après tout, les perspectives d'exportation occultées, l'affaiblissement institutionnel du gouvernement et un taux de corruption élevé sont des problèmes généraux. Même les leaders politiques et religieux hostiles au progrès et à l'industrialisation ne sont pas si rares. Pourtant, quand on compare les schémas de développement à travers le monde, les preuves s'accumulent de plus ne plus en faveur de l'alphabétisation universelle et une classe étendue de travailleurs dont les capacités techniques sont développées comme ressources clés déterminant si certains pays peuvent se libérer de l'emprise de la pauvreté et de l'arriération.

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