Ah qu'il est difficile de faire oublier qu'on a été puissance coloniale. La Tunisie est indépendante depuis 55 ans, la Côte d'Ivoire depuis 51 ans. Comment convaincre les africains et le monde entier que la France n'a plus rien d'autre à faire en Afrique qu'à y défendre la vie de quelques milliers de ressortissants, mais que ses intérêts économiques y sont négligeables, et ses intérêts stratégiques nuls.
Mais l'esclavage puis la colonialisme ont porté à tous ces pays des dommages qui laissent des traces. Même si tous sont en charge de leurs affaires depuis longtemps, un devoir de l'amitié nous interdit d'oublier et nous pousse à une conduite d'accompagnement.
De ces trois crises, une seule, celle de la Tunisie, s'est résolue de l'intérieur du pays, sans aucun appel des forces extérieures. Mais elle a eu valeur de détonateur pour l'Égypte et la Libye.
Tunisie, Libye, côte d'Ivoire, ces trois pays n'ont guère connu le décollage économique malgré un climat relativement tempéré, une grande richesse agricole en Côte d'Ivoire avec de l'or, du diamant et du fer, de grands gisement de phosphates en Tunisie, et beaucoup de pétrole en Libye. Pourquoi ?
Deux lois observées par Emmanuel Todd permettent de comprendre. La première veut que partout dans le monde le décollage économique se produise soixante à soixante dix ans après que le taux d'alphabétisation ait atteint 50% de la population, soit la quasi totalité des hommes. Et la deuxième veut que l'alphabétisation se développe d'autant plus vite que l'âge moyen des filles au mariage est élevé.
Plus une femme a eu du temps pour vivre seule et acquérir des savoirs, plus elle a le désir et la capacité de les transmettre à ses enfants. L'alphabétisation de masse, et quelque décennies après le développement, ont commencé en Allemagne du Nord et Scandinavie du Sud. Toutes régions où de longue ancienneté l'âge moyen des filles au mariage est de 23 ans. Dans tout le monde arabe et largement en Afrique, il est de 15 ans.
Tunisie, Égypte, Libye, les trois cas sont clairs, il s'agit de colères populaires massives contre le sous développement, contre la dictature considérée non sans raison comme responsable de ce sous développement. Mais tout de suite une différence majeure apparaît. En Tunisie comme en Égypte un commencement de développement commençait à se faire sentir. Il avait déjà suffi à créer dans ces deux pays une petite bourgeoisie commerçante et salariale. Et ce sont ces forces qui ont entrepris la révolte, et furent suffisantes pour permettre le succès. Les armées locales qui en faisaient partie, ont laissé tomber les dictateurs. Il reste à négocier de bien difficiles rapports de force pour négocier les nouveaux équilibres.
Rien de tel en Libye. La colère contre l'inconfort et l'insuffisance alimentaire est populaire, et non bourgeoise. Les forces sont trop limitées. L'armée demeure un outil de promotion sociale pour les pauvres, entre les mains de la dictature. La révolte ne pouvait déboucher seule, il fallait craindre une répression épouvantable et sanglante.
La côte d'Ivoire n'a rien à voir avec tout cela. Le conflit est ethnico-religieux et purement local. Le premier Président de cette République, Félix Houphet Boigny fut élu à l'indépendance en 1960 et resta en fonctions jusqu'à sa mort en 1993. Il sut toujours composer ses gouvernements et ses cabinets avec des représentants de toutes les tribus, et en équilibrant les catholiques du sud et les musulmans du nord. Son successeur Henri Konan Bédié n'eut ni ce talent ni ce courage. Il s'appuya surtout sur les catholiques et composa un gouvernement majoritairement tribal. Pour légaliser le tout il inventa le concept d'ivoirité, largement destiné à faire apparaître comme étranger les musulmans du nord, parce qu'appartenant à des tribus relevant aussi du Mali ou du Burkina Faso. Le conflit s'étendait jusqu'à la propriété des terres. Cette politique déclencha un début de conflit larvé. Un coup d'Etat se produit en 1999, et le général Gueï prend le pouvoir. Il est assassiné peu après, et le conflit tourne progressivement à la guerre civile. Une première négociation calme le jeu.
Dans ce climat tendu pour l'élection présidentielle de 2005, le candidat issu du Nord, Alassanne Ouattara, musulman et ancien numéro 2 du FMI, reçut l'interdiction de se présenter. Un homme du sud, Laurent Gbagbo, fut élu dans des conditions contestées. Il tarda beaucoup à organiser les élection présidentielles suivantes qui eurent tout de même lieu en octobre et novembre 2010, et où il fut battu par par Ouattara. Refusant de reconnaître sa défaite il reste illégalement au pouvoir ce qui redéclanche un conflit violent. L'équilibre des forces était tel qu'on pouvait craindre une longue guerre civile tournant au génocide.
Dans les deux cas, Libye et Côte d'Ivoire, d'immenses massacres de civils étaient prévisibles. Dans les deux cas, la question se posait de savoir s'il fallait laisser faire. Dans les deux cas bien plus même en Côte d'Ivoire qu'en Libye (où elle n'avait pas été le colonisateur) la France avait un intérêt évident à ne rien faire, financièrement bien sûr, mais aussi politiquement pour faire oublier son passé colonial. En Côte d'Ivoire toutefois vivaient quelques dizaines de milliers de citoyens français. Pour les protéger la France était intervenue dans le conflit pré-électoral.
Mais le déroulement normal de l'élection présidentielle de 2010 aurait du lui permettre de mettre fin à son intervention.
En Libye – violence d'un dirigeant contre son peuple – comme en Côte d'Ivoire – violence consécutive à un résultat d'élection non reconnu – les situations sont de la compétence du Conseil de Sécurité des Nations Unies, moins au titre de la résolution de 1989 sur le droit d'accès aux victimes, qu'au titre de celle de 2008 sur le devoir de protéger.
Le Conseil de Sécurité fut en effet saisi. Sur la Libye, ce sont la France et la Grande Bretagne qui ont réussi à arracher le principe d'une intervention, devant les Etats Unis hésitants : depuis sa renonciation au terrorisme Khadafi était devenu pour eux un très réel allié pétrolier. A mon sens France et Grande Bretagne ont eu raison. C'est maintenant la loi internationale qui protège les populations civiles. Seule une décision internationale pouvait y pourvoir. Et le coparrainage de la résolution par le Liban améliore la légitimité de cette décision, laissant en effet penser que même l'Iran condamne la brutalité de Khadafi.
Cela décidé, il fallait y aller. La France ayant les plus importantes forces armées en Méditerranée, elle devient hélas la plus visible. Et il n'est guère d'autre pays pour se joindre aux anglais, aux français et aux américains : la solidarité internationale pour la protection armée des populations menacées n'existe guère encore.
De là découle cette dangereuse connotation, où ce sont les anciens impérialistes, suspectés de l'être toujours, qui font le travail de substitution à une future police internationale pour mettre en ouvre les tous premiers éléments de la loi internationale.
C'est plus net encore en Côte d'Ivoire : c'est l'ONU qui demande explicitement à la France, seul présente, d'exécuter la résolution reconnaissant Ouattara comme Président élu et de ce fait Gbagbo comme usurpateur. La France fait le travail, plutôt bien d'ailleurs, laissant aux forces africaines le soin d'arrêter Gbagbo. La guerre civile s'arrête la paix revient.
On a évité des milliers de morts. Personne ne sait qu'il s'agit de faire respecter la loi internationale.
La France passe pour vouloir reconstituer son empire défunt, ce qui est pure stupidité.
Comment convaincre l'opinion mondiale que ces impérialismes défunts n'ont plus de sens, que les combats d'aujourd'hui se passent ailleurs et se livrent autrement, mais qu'il faut bien petit à petit, créer un gardiennage international de la paix et des droits de l'homme ?


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