Thursday, September 18, 2014
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La retraite de la politique macroéconomique

BERKELEY – L’une des choses troublante dans l’étude de l’histoire économique est comment les choses qui adviennent dans le présent modifient le passé – ou du moins notre compréhension du passé. Depuis des décennies, j’enseigne en toute confiance à mes étudiants l’ascension de gouvernements qui assument la responsabilité pour l’état de l’économie. Mais la réaction politique à la Grande Dépression a modifié la façon avec laquelle nous devrions réfléchir à cette question.

Les gouvernements d’avant la première guerre mondiale – et plus encore ceux de l’entre-deux-guerre – ne se sont pas donné pour mission de réduire le chômage en période de déclin économique. Il y avait trois raisons à cela, chacune d’elles ayant disparu avant la fin de la seconde guerre mondiale.

Tout d’abord, il y avait un très gros lobby de la monnaie métallique : un nombre conséquent de personnes riches, socialement influentes et politiquement puissantes dont les investissements étaient principalement en obligations. Une utilisation de capacité élevée ou un chômage faible leur importait peu, mais la stabilité des prix, beaucoup. Ils voulaient de l’argent sonnant et trébuchant par dessus tout.

Deuxièmement, les classes ouvrières, qui furent les plus touchées par la hausse du chômage, n’avaient généralement pas voix au vote. Où s’ils l’avaient, leurs représentants et eux-mêmes ne savaient pas bien comment ils pouvaient tirer bénéfice des politiques de stimulation du gouvernement pour modérer les replis économiques, et quoi qu’il en soit, aucun moyen d’atteindre les leviers de pouvoir.

Troisièmement, le savoir économique était encore adolescent. Les connaissances sur les effets des différentes politiques gouvernementales sur le niveau global des dépenses étaient limitées à certains cercles. A l’exception du mouvement des free-silver aux Etats-Unis, le sujet ne faisait pas l’objet de discussions publiques politiques ou intellectuelles.

Ces trois facteurs ont disparu entre les deux guerres mondiales. Du moins, c’est ce que je disais lorsque je donnais mes cours d’histoire économique en 2007. Aujourd’hui, nous n’avons pratiquement plus de lobby de monnaie métallique, la grande majorité des investisseurs a considérablement diversifié ses portefeuilles et presque tout le monde est durement affecté lorsque le chômage est élevé et l’utilisation de capacité et les dépenses faibles.

Les économistes en savent bien plus aujourd’hui – même si pas autant que nous le voudrions – sur les effets des différentes politiques monétaires, bancaires et budgétaires sur le flux des dépenses nominales, et leurs recherches font l’objet de nombreuses et intenses discussions intellectuelles politiques et publiques. Et les classes ouvrières peuvent toutes voter.

Donc, il y a encore à peine trois ans, j’enseignais sans arrière pensée qu’on en avait fini avec cette époque où les gouvernements pouvaient se relâcher et laisser le cycle des affaires se planter dans le monde riche. Plus aucun gouvernement aujourd’hui, disais-je, ne pourrait accepter ou même tolérer la prolongation d’un cycle dans lequel le chômage flirterait avec les 10% et l’inflation serait faible, sans réagir.

Je me trompais. C’est précisément ce qui est en train de se passer.  

Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment les Etats-Unis peuvent-ils avoir un important mouvement politique – le Tea Party – qui fait campagne pour les plus radicales politiques de monnaie métallique alors qu’il n’y a aucun lobby avec sa richesse pour les soutenir dans ce sens ? Comment se fait-il que les chômeurs, et ceux qui appréhendent de le devenir, ne s’inscrivent pas pour voter ? Pourquoi les politiciens ne craignent-ils pas leur mécontentement ?

Cela pose aussi de nombreuses questions économiques. Pourquoi les principes de détermination nominale du revenu, dont je pensais qu’ils étaient globalement réglés depuis 1829, sont-ils aujourd’hui remis en question ? Comment se fait-il que l’idée, commune à la fois à John Maynard Keynes, Milton Friedman, Knut Wicksell, Irving Fisher et Walter Bagehot et selon laquelle les gouvernements doivent intervenir de manière stratégique sur les marchés financiers pour stabiliser les dépenses de l’économie dans son ensemble, soit aujourd’hui contestée ?

Il est maintenant clair que les opposants de droite à la politique de l’administration Obama n’objectent pas à l’utilisation de mesures budgétaires pour stabiliser la dépense nominale. Ils sont par contre totalement contre toute idée d’un éventuel rôle macroéconomique stabilisateur du gouvernement.

Le flux de l’économie dans sa globalité est aujourd’hui ralenti. Le directeur de la Réserve Fédérale américaine, Ben Bernanke fait donc en sorte que la Fed relance ce flux en modifiant le mélange des actifs privés en achetant des obligations d’état qui rapportent des intérêts en échange d’argent liquide, qui n’en rapporte pas.

Tout cela est tout à fait normal. La seule légère différence est que la Fed achète des obligations du Trésor à sept ans plutôt que des bons du Trésor à trois mois. Elle n’a pas le choix : les obligations à sept ans sont désormais les bons du Trésor à l’échéance la plus courte à rapporter des intérêts. La Fed ne peut descendre les taux d’intérêt à court terme en dessous de zéro ; cette mesure de facilité quantitative est donc sensée réduire les taux d’intérêt à plus long terme.

Mais la droite américaine objecte à cela et pour des raisons qui demeurent en grande partie mystérieuses : où se trouve, sur le plan de la théorie économique, l’objection contre la facilité quantitative ? Tergiverser sur les manipulations de la monnaie de la Réserve Fédérale et les prises de risques excessives ne mérite pas de réponse.

Malgré tout, voici où nous en sommes. Les classes ouvrières peuvent voter, les économistes comprennent et discutent publiquement de la détermination nominale du revenu et aucun groupe d’influence n’est là pour tirer profit d’une récession plus profonde et plus longue. Mais le quasi consensus monétaro-keynésien de l’après deuxième guerre mondiale, qui a joué un rôle si important dans le fait que les soixante années entre 1945 et 2005 aient été la période la plus dynamique de l’histoire de l’économie mondiale, pourrait néanmoins partir en morceaux.

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