Thursday, October 30, 2014
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Une résistible ascension de l’Asie ?

NEW DELHI – L’un des thèmes favoris des débats actuels sur la politique internationale consiste à demander si l’émergence de l’Asie implique nécessairement un déclin de l’Occident. Mais l’accent mis aujourd’hui sur les problèmes économiques de l’Europe et des Etats-Unis occulte les nombreuses et sérieuses difficultés qui remettent en question les succès répétés de l’Asie.

Il est certain que le déplacement actuel des centres de pouvoir mondiaux est surtout lié à la progression économique phénoménale de l’Asie, dont la rapidité et l’ampleur sont sans précédent dans l’histoire mondiale. Avec des économies à la croissance la plus rapide, des budgets de la Défense en augmentation constante, une compétition acharnée pour les ressources naturelles et les points les plus chauds du globe, l’Asie détient de toute évidence les clés du futur ordre mondial.

Mais le continent est également confronté à des défis majeurs. Il doit résoudre d’anciens conflits territoriaux et maritimes, en mer de Chine méridionale notamment, s’affranchir d’héritages historiques qui grèvent les relations inter-États les plus importantes, combattre des nationalismes de plus en plus fervents, un extrémisme religieux croissant et surmonter une compétition de plus en plus acharnée sur les ressources en eau et en énergie.

L’intégration politique de l’Asie est de plus sérieusement à la traîne de son intégration économique, et pire encore, elle n’a aucun cadre pour les questions de sécurité. Les mécanismes de consultation régionaux restent faibles. Des divergences persistent sur le fait de savoir si une structure ou une communauté de sécurité doit s’étendre à toute l’Asie ou être restreinte à une « Asie de l’Est » mal définie.

L’un des problèmes majeurs est que contrairement aux guerres sanglantes de la première moitié du XXe siècle en Europe, qui ont rendu la guerre impensable dans ces pays aujourd’hui, les conflits de la seconde moitié du XXe siècle en Asie n’ont fait qu’accentuer d’âpres rivalités. Plusieurs guerres ont été livrées entre des États depuis 1950, date à laquelle ont commencé la guerre de Corée et l’annexion du Tibet, sans résoudre les conflits sous-jacents de ce continent.

Pour citer l’exemple le plus marquant, la Chine est intervenue militairement à plusieurs reprises, même quand elle était pauvre et instable. Un rapport du Pentagone de 2010 mentionne les guerres préemptives livrées par la Chine en 1950, 1962, 1969 et 1979 au nom de la défense stratégique. La Chine a également pris le contrôle des îles Paracels en 1974, malgré une contre-offensive sud-vietnamienne, et occupé Mischief Reef de l’archipel des Spratleys en 1995, malgré les protestations des Philippines. Ces faits contribuent à expliquer pourquoi la puissance militaire croissante de la Chine est une source de préoccupation majeure en Asie aujourd’hui.

En fait, depuis l’accession du Japon au statut de puissance mondiale sous le règne de l’empereur Meiji (1867-1912), aucune autre puissance non occidentale n’a émergé avec une telle capacité potentielle à forger l’ordre mondial. Mais il existe une différence importante : l’émergence du Japon s’était accompagnée du déclin des autres civilisations asiatiques. A partir du XIXe siècle, les Européens avaient colonisé une grande partie de l’Asie, ne laissant en place aucune puissance asiatique en mesure de contenir le Japon.

Aujourd’hui, l’émergence de la Chine s’accompagne de celle d’autres pays importants d’Asie, dont la Corée du Sud, l’Inde, l’Indonésie et le Vietnam. Et même si la Chine a supplanté le Japon en tant que deuxième économie mondiale, ce dernier restera une puissance avec laquelle compter dans un avenir prévisible. La richesse par habitant du Japon est neuf fois élevée que celle de la Chine et le pays possède la flotte maritime la plus importante et l’industrie high-tech la plus avancée d’Asie.

Lorsque le Japon s’est imposé comme puissance mondiale, il a entamé une série de conquêtes impérialistes, tandis que les visées expansionnistes chinoises sont, dans une certaine mesure, contenues par d’autres puissances asiatiques. Au plan militaire, la Chine n’est pas en mesure de saisir les territoires qu’elle convoite, même si son budget de la Défense croît presque deux fois plus vite que son PIB. Et en poursuivant une politique étrangère musclée, ponctuée de conflits territoriaux avec ses voisins, les dirigeants chinois incitent les autres États asiatiques à coopérer plus étroitement avec les Etats-Unis et entre eux.

La Chine semble en fait suivre la même voie qui a fait du Japon une nation agressive et militariste, avec des conséquences tragiques pour la région – et pour le Japon. La restauration de Meiji a créé un appareil militaire puissant avec le slogan « Pays riche, armée forte ». L’armée a finalement pris tant de pouvoir qu’elle était en mesure de dicter sa volonté au gouvernement. Une situation similaire pourrait se produire en Chine, où le parti communiste dépend de plus en plus de l’armée pour préserver son monopole du pouvoir.

Plus généralement, la dynamique du pouvoir en Asie restera sans doute fluide, avec des alliances nouvelles ou changeantes et un renforcement des capacités militaires qui menace la stabilité régionale. Par exemple, les manœuvres entreprises par la Chine, l’Inde et le Japon pour obtenir un avantage stratégique encouragent une plus étroite coopération entre l’Inde et le Japon et une concurrence plus marquée entre ces deux pays et la Chine.

L’avenir n’appartiendra pas à l’Asie parce qu’elle est le continent le plus grand, le plus peuplé et le plus dynamique économiquement. La taille n’est pas nécessairement un atout. Du point de vue historique, des États plus petits, stratégiquement orientés, ont souvent détenu un pouvoir mondial.

En fait, si l’Asie était moins peuplée, elle bénéficierait d’un meilleur équilibre entre sa démographie et les ressources naturelles disponibles, dont l’eau, les aliments et l’énergie. En Chine, par exemple, la pénurie de ressources hydrauliques entraîne, selon une estimation officielle, un manque à gagner s’élevant à 28 milliards de dollars environ par an de la production industrielle, même si la Chine, contrairement à d’autres économies asiatiques comme l’Inde, la Corée du Sud et Singapour, ne figure pas sur la liste des Nations unies des pays souffrant d’un stress hydrique.

En sus des difficultés politiques et liées aux ressources naturelles, l’Asie a commis l’erreur de trop mettre l’accent sur la croissance du PIB, au détriment d’autres indices du développement. Le continent enregistre en conséquence un accroissement des inégalités, de la corruption et des signes de mécontentement des populations. De plus, la dégradation de l’environnement est devenu un grave problème. Pire, alors que de nombreux États asiatiques ont adopté les valeurs économiques de l’Occident, ils rejettent ses valeurs politiques.

Ne nous y trompons pas : les problèmes auxquels l’Asie est confrontée sont plus sérieux que ceux de l’Europe, qui incarne plus un développement global que toute autre partie du monde. Malgré l’aura d’inéluctabilité de la Chine, il est loin d’être acquis que l’Asie, avec ses défis internes pressants, soit en mesure de prendre la tête de la croissance mondiale et de forger un nouvel ordre mondial.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

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  1. CommentedEd L

    I think Brahma Chellaney is forgetting why "Europe" is so politically integrated and "Asia" is so politically isolated.

    Looking at a map/globe you can see that there really is no such "continent" as "Europe". Geographically, "Europe" does not exist as a continent; it is a political construct (it's really Northwest/West Asia), created because the peoples of "Europe" were culturally (and 'racially') different from "Asia".

    The same can be said of the "Middle East", which is Southwest Asia, but in today's international context, there is a separate "Middle East" and "Asia".

    But the funny thing happens when looking at the Indian Subcontinent. There is no "Indian Continent" and "Asia" as is analogous with Europe and the Middle East. The peoples of the "Indian Continent" are culturally and racially different from the peoples of "Asia".

    And I think that is the reason why there is no such political integration. Simply because "India" and "Asia" are two different continents (similar to Europe and the Middle East are considered separate despite geography). There is no united "Asia" because there is no such thing that exits between the two continents of India and Asia.

    Brahma Chellaney is asking the wrong question. The rise of "Asia" is really a rise of Asia versus India, just like back in the middle ages, the rise of "Europe" was really the rise of Europe versus the Middle East.

    This is a battle of civilizations, just like how some political thinkers in the West are contemplating the "West versus Islam", it's really the "Confucian Civilization versus the Indian/Hindu Civilization".

  2. CommentedKonrad Kerridge

    We should all be grateful that the future of Asia is not in the hands of Brahma Chellaney or his like. His anti-China scaremongering is just the sort of poor judged and ill considered rhetoric that has led India to being an irrelevance in international relations. Can someone of competence please contribute something of judgment from that nation please. I am losing faith.

      CommentedAnjaan Aadmi

      @ Konrad Kerridge,

      You think India is irrelevant in international relations ? Which world do you live in .... have you been sleeping , not to see how India is being courted by the US to rope it into the western camp ?
      Brahma Chellani's anti-China view is never without justification. If you are in love with China, good for you, but don't make stupid comments that expose your ignorance.

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