Saturday, October 25, 2014
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La réalité du pouvoir virtuel

DAVOS – Tandis que les régimes arabes sont aux prises avec des manifestations alimentées par Twitter et Al Jazira et que les diplomates américains tentent de cerner l’impact de Wikileaks sur leurs activités, il est dès à présent manifeste que cet âge de l’information nécessitera une compréhension plus sophistiquée de la manière dont s’exerce le pouvoir dans les sphères politiques mondiales.

C’est l’idée que je développe dans mon dernier ouvrage, The Future of Power (L’avenir du pouvoir). Deux types de déplacement du pouvoir s’opèrent en ce début de siècle  – la transition du pouvoir et la diffusion du pouvoir. La transition du pouvoir d’un État dominant à un autre État est un processus historique connu, mais la diffusion du pouvoir est un phénomène plus récent. Tous les États sont aujourd’hui confrontés au problème de voir qu’une grande partie des informations échangées échappe à leur contrôle, même au contrôle des plus puissants d’entre eux.

Pour ce qui est de la transition du pouvoir, le déclin supposé des Etats-Unis fait actuellement l’objet de nombreuses spéculations, souvent accompagnées d’analogies faciles avec le déclin des empires romain et britannique. Mais Rome est restée une puissance hégémonique plus de trois siècles après son apogée, et sa fin ne fut pas due à l’émergence d’un autre État, mais aux innombrables blessures infligées par les tribus barbares.

Malgré toutes les prédictions en vogue sur le fait que la Chine, l’Inde ou le Brésil surpassera les Etats-Unis dans les décennies à venir, les menaces les plus importantes pourraient émaner de barbares modernes et d’acteurs non étatiques. Dans un monde de cyber-insécurité basé sur l’information, la diffusion du pouvoir pourrait représenter un plus grand danger que la transition du pouvoir.

Quelle forme prendra l’exercice du pouvoir dans notre âge de l’information du début du XXIe siècle ? Sur quoi se basera ce pouvoir ?

Chaque époque offre ses propres réponses. Au XVIe siècle, le contrôle de ses colonies et des métaux précieux a assis la prédominance de l’Espagne ; la Hollande du XVIIe siècle a tiré profit du développement des échanges commerciaux et financiers ; au XVIIIe siècle, la France devint la première puissance européenne grâce à une population plus nombreuse et une armée puissante ; et la suprématie de l’empire britannique au XIXe siècle s’appuyait sur des forces navales et des capacités industrielles supérieures.

L’opinion communément admise veut que l’État disposant de l’armée la plus puissante prédomine. Dans une société mondiale de l’information, ce pourrait toutefois être l’État (ou un acteur non étatique) avec les informations les pertinentes qui l’emporte. Il est particulièrement difficile de nos jours d’évaluer l’équilibre des pouvoirs, et encore plus de déterminer quelles pourraient être les meilleures stratégies de survie dans ce nouveau monde.

Nul doute que les États resteront les principaux acteurs sur la scène internationale, mais ils découvriront rapidement que la scène est envahie par de nouveaux protagonistes, plus difficiles à contrôler. Une proportion plus importante que jamais auparavant de leurs populations a accès au pouvoir qui découle de l’information.

Les gouvernements ont toujours cherché à contrôler les flux d’informations, et notre époque n’est pas la première à vivre les profonds bouleversements liés aux progrès révolutionnaires des technologies de l’information. Ce qui est nouveau – comme nous le voyons au Moyen-Orient aujourd’hui – est la rapidité des communications et l’accès qu’a un large éventail d’acteurs à ces moyens technologiques.

L’âge de l’information actuel, parfois appelé la « troisième révolution industrielle », est basé sur des progrès rapides dans le domaine des ordinateurs, des logiciels et des moyens de communication, progrès qui ont à leur tour entraîné une baisse marquée du coût de la recherche, de la rédaction, du traitement et de la transmission d’informations de toutes sortes. Cela signifie que les politiques mondiales ne sont plus du seul ressort des gouvernements.

Avec la baisse du coût des systèmes informatiques et des communications, les barrières empêchant l’accès aux informations tombent. Des particuliers et des organisations privées, des entreprises aux ONG en passant par les groupes terroristes, ont donc maintenant la possibilité de jouer un rôle direct dans les politiques mondiales.

La diffusion de l’information signifie que le pouvoir sera plus largement distribué et que des réseaux informels empiéteront sur le monopole des bureaucraties traditionnelles. La rapidité de l’Internet signifie également que les gouvernements auront moins de contrôle sur leur ordre du jour. Les dirigeants politiques auront une marge de manouvre moindre avant de devoir réagir aux événements et devront, pour être entendus, entrer en compétition avec une multitude d’acteurs toujours plus divers.

Nous constatons cette évolution aujourd’hui avec la difficulté qu’éprouve l’administration américaine à faire face aux événements secouant le Moyen-Orient. La chute du régime tunisien est liée à des raisons nationales profondes, mais le moment précis où elle est intervenue a pris tout le monde par surprise, y compris le gouvernement américain. Certains observateurs attribuent l’accélération de la révolution à Twitter et Wikileaks.

En cherchant à se positionner face aux événements en Égypte et au Yémen, l’administration Obama est confrontée à un dilemme. Au Yémen, le président Ali Abdallah Saleh a fourni une assistance non négligeable dans la lutte contre des groupes terroristes affiliés à Al Qaïda. Et en Égypte, le régime Moubarak a contribué à modérer le conflit israélo-palestinien et à équilibrer l’influence de l’Iran dans la région. Le soutien simpliste des principes démocratiques par l’administration de George W. Bush s’est traduit par un coût élevé en Irak, et à Gaza, où les élections ont débouché sur un gouvernement dirigé par le Hamas et hostile aux États-Unis.

Dans cet âge de l’information, une approche politique sensée doit associer le pouvoir de contrainte et le pouvoir par cooptation. Compte tenu de la nature des Etats-Unis mêmes, l’administration Obama ne peut pas se permettre de négliger le pouvoir par cooptation induit par les concepts de démocratie, de liberté et d’ouverture.

C’est pour cette raison que le président Obama et la secrétaire d’État Hillary Clinton se sont publiquement, et lors d’entretiens téléphoniques avec le président égyptien, prononcés en faveur de réformes et d’une transition rapide du pouvoir en Égypte et dans le monde arabe en général, tout en invitant les parties à faire preuve de retenue. Ils se sont par ailleurs fermement rangés aux côtés de la liberté d’expression, face à la décision du gouvernement égyptien de bloquer l’acc��s à Internet.

Il est impossible de prédire comment la situation évaluera au Moyen-Orient, mais défendre la liberté d’accès à l’information est une composante essentielle du pouvoir par cooptation dans notre âge de l’information actuel.

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