Saturday, October 25, 2014
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Le coût de la prévention des crises

BRUXELLES – La crise financière a éclaté il y a deux ans et c'est seulement maintenant que nous commençons à réaliser combien elle est coûteuse. Selon Andrew Haldane de la Banque d'Angleterre, les pertes de production à venir pourraient atteindre 100% du PIB mondial.

Cette estimation paraît étonnement élevée, pourtant elle est relativement modérée ; car elle se base sur l'hypothèse que seulement le quart des pertes initiales dues à la crise entraînera une baisse de production permanente. Les plus pessimistes estiment que la presque totalité, si ce n'est la totalité des pertes dues à la crise, aura un impact permanent sur la production. En conséquence ils prévoient une baisse de production qui pourrait atteindre deux à trois fois le PIB mondial.

Le PIB mondial annuel s'élève à 60 000 milliards de dollars, soit cinq siècles d'aide publique au développement, ou pour être plus concret, dix milliards de salles de classe dans des villages africains. Certes, cette somme n'a pas beaucoup de conséquences directes sur le budget de l'Etat (le coût total des plans de sauvetage des banques est beaucoup plus faible), mais la perte de production est le paramètre à prendre en compte lorsqu'on cherche à réduire la fréquence des crises.

Supposons que sans mesure préventive adéquate, une crise dont le coût égale le montant du PIB mondial annuel éclate deux fois par siècle (une hypothèse pas totalement irréaliste). Dans ces conditions, il serait logique que les citoyens de la planète versent une prime d'assurance annuelle, dans la mesure où elle reste inférieure à 2% du PIB mondial (le coût de deux crises par siècle).

Il serait facile de réduire la fréquence des crises en exigeant des banques qu'elles aient davantage de fonds propres et moins de dettes, de manière à ce qu'elles puissent faire face à un montant de dettes plus élevé sans faire faillite. On envisage d'appliquer cette mesure à l'échelle internationale, or nous en savons maintenant davantage quant à ses conséquences probables grâce à deux rapports que viennent de publier le Conseil de stabilité financière (FSB) et le Comité de Bâle. L'un porte sur les effets à long terme de l'exigence d'un ratio de solvabilité des banques (ratio de couverture des actifs par les fonds propres) plus élevé et l'autre sur les effets transitoires de cette mesure.

Selon le premier de ces rapports, une hausse d'un point de pourcentage de ce ratio à partir de son bas niveau actuel réduirait d'un tiers la fréquence des crises et s'accompagnerait d'une hausse de 13 points des taux d'intérêt (car il est plus coûteux pour les banques d'accroitre leurs fonds propres que d'émettre des titres de créance). Autrement dit, une crise qui coûte un an de revenu qui éclaterait tous les 75 ans au lieu d'éclater tous les 50 ans se traduirait par une hausse de 4 à 4,13% du taux d'intérêt sur les prêts. Dans le pire des cas, une hausse aussi faible se traduirait par la perte de quelques clients, ce qui serait sans doute sans conséquence observable sur le PIB.

Il est rare qu'une mesure aussi peu coûteuse puisse être aussi efficace. Son coût est bien plus faible que dans d'autres secteurs pour lesquels la législation exige de prendre des mesures de protection bien plus coûteuses - c'est le cas pour l'environnement ou pour la santé publique où les décisions sont guidées par le principe de précaution.

Ce que nous venons d'examiner concerne le long terme, mais maintenant le débat fait rage sur la question de savoir si le coût à court terme de la transition vers une exigence plus forte en termes de fonds propres ne sera pas trop élevé, car les banques augmenteront sans doute la couverture du crédit qu'elles accordent, tout en réduisant le volume de ce dernier. Imposer aux banques, dont certaines sont encore en situation difficile, une nouvelle réglementation pourrait les conduire à restreindre encore leurs crédits, ce qui pourrait menacer une reprise économique des  plus fragiles. Il faudra donc faire preuve de qualité de jugement pour décider du rythme et du calendrier de l'application d'une réglementation plus stricte.

Le second rapport montre qu'une hausse d'un point de pourcentage du ratio de solvabilité, si elle intervient progressivement sur une durée de quatre ans, entraînerait une baisse d'environ 0,2% du PIB. Etant donné que le ratio de solvabilité pourrait augmenter de trois points de pourcentage, l'effet total serait une baisse de 0,6% du PIB.

Mais il y a beaucoup d'incertitudes. Etrangement, le rapport conclut que l'impact négatif de l'augmentation du ratio de solvabilité des banques serait plus important aux USA que dans la zone euro, alors que le recours au financement par les banques y est plus fréquent. Par ailleurs, le rapport estime qu'une politique monétaire appropriée permettrait d'absorber une partie du choc dû à l'augmentation du taux de solvabilité. Cela ne s'applique peut-être pas aux pays dont les taux d'intérêt sont déjà proches de zéro et à la zone euro où la situation varie d'un pays à l'autre, alors que la même politique monétaire s'applique à tous. Aussi, les conséquences d'une nouvelle réglementation dans les pays où les banques sont fortement sous-capitalisées pourraient être facilement quatre à cinq fois plus importantes que ce qui est annoncé - peut-être de l'ordre d'un point de pourcentage du PIB sur un horizon de quatre ans.

Cela ne paraît pas grand chose, mais c'est une somme conséquente si l'on considère les perspectives de croissance à court terme dans le monde développé. Au moment où la croissance est insuffisante pour réduire massivement le chômage, chaque décimale compte.

Une baisse de croissance de cette importance au moment où le secteur privé n'a pas achevé son cycle de désendettement - et où les Etats entament le leur - pourrait entraîner une longue période de quasi stagnation qui transformerait le chômage dû à la crise en un élément structurel. Enfin, durcir les critères d'attribution du crédit sur une longue période pourrait avoir des conséquences funestes pour les entreprises en croissance rapide sans grande liquidité, ce qui freinerait l'innovation et diminuerait la productivité et en fin de compte le potentiel de croissance.

Tout cela ne veut pas dire qu'il faut laisser la réglementation bancaire en l'état et négliger le besoin de recapitalisation, mais cela indique toute l'importance du calendrier. Les responsables politiques doivent éviter que le choc d'une nouvelle réglementation ne survienne au même moment qu'un choc fiscal. C'est pourquoi il faudrait décider dès maintenant d'une nouvelle réglementation en y incluant des dates limites relativement éloignées. 

Enfin, étant donné le coût de la transition vers une nouvelle réglementation, il faut choisir soigneusement le moyen de la réaliser. Pour les dirigeants politiques obsédés par les difficultés du moment, que la prochaine crise survienne dans 75 ans plutôt que dans 50 ans est tout à fait secondaire. Il faut donc concevoir la réforme réglementaire de manière à réduire au maximum son coût à court terme.

Les ratios de solvabilité et de liquidité ne sont que l'une des approches possibles pour améliorer la sécurité du système financier. D'autres mesures, par exemple l'assurance du capital ou la modification des frontières au sein du secteur financier à la manière de Paul Volker, méritent d'être prises en considération.

Nous avons tout intérêt à payer pour diminuer la fréquence des crises. Mais la réforme qui y conduit doit être faite en évitant tout gaspillage.

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