HARGEISA – La sécheresse, la famine, les réfugiés, la piraterie, la violence et le terrorisme sont endémiques à Mogadiscio, une ville anéantie, une capitale ruinée par la guerre civile. En tout cas, ce sont les images de la Corne de l'Afrique qui viennent à l'esprit du commun des mortels. Pourtant, une telle vision est non seulement gravement univoque, mais également inconsidérée et dangereuse.
Derrière l'image d'une région prise au piège du chaos et du désespoir, il y a l'économie en pleine croissance, les réformes adoptées de plus en plus nombreuses, et une meilleure gouvernance. Par ailleurs, le gouvernement du Yémen étant en pleine implosion de l'autre côté de la Mer Rouge, la Corne de l'Afrique est importante d'un point de vue stratégique, car le transport maritime du pétrole est devenu un problème prioritaire en matière de sécurité mondiale. En résumé, la Corne de l'Afrique est trop importante pour rester méconnue ou mésestimée.
Bien sûr, personne n'est en droit de nier l'importance de la lutte contre la famine, la piraterie, et les groupes terroristes comme Al-Shabaab, dont les membres, des islamistes radicaux, n'hésitent pas à commettre des meurtres. Mais parrallèlement à cela, dans ma patrie, le Somaliland, des élections présidentielles libres et justes – mais néanmoins contestées – ont eu lieu pour la troisième fois consécutive. Et le développement économique de l'Éthiopie, l'un des plus dynamiques au monde, avec un PIB en hausse de 10,9% sur les années 2010-2011, permet maintenant au pays de rivaliser avec la Chine et les pays d'Afrique les plus prospères. En effet, l'Éthiopie est l'un des rares pays en mesure d'atteindre en 2015 l'intégralité des Objectifs du Millénaire pour le Développement établis par les Nations Unies.
Dans l'ensemble de la région, la situation s'améliore également : le Sud-Soudan a obtenu son indépendance par référendum en juillet ; l'Ouganda a découvert d'importants gisements de pétrole et de gaz qui vont l'aider à faire croître son économie.
Tous ces changements reflètent le fait que les peuples de la Corne de l'Afrique ne veulent plus être des victimes passives face à leur sort et à un environnement hostile. Au contraire, ils sont déterminés à forger leur destin en se modernisant, en investissant et en se battant pour une meilleure gouvernance.
Après des décennies d'hostilités incessantes, les peuples et les nations de la Corne de l'Afrique apprennent à coopérer et à harmoniser leurs intérêts. Ainsi, le Somaliland et l'Éthiopie collaborent en vue de construire un pipeline d'exportation qui partira de la région d'Ogaden, en Éthiopie, avec la promesse d'emplois créés et de revenus pour les habitants de l'une des régions les plus pauvres et les moins développées au monde.
Même si nous pouvons faire beaucoup de choses – et nous allons les faire – pour favoriser notre développement, la Corne de l'Afrique peut encore bénéficier de l'aide internationale. Mais la communauté internationale ne devra pas se contenter de fournir de la nourriture et des médicaments aux victimes de la famine et la sécheresse. C'est nécessaire, certes, mais nous avons également besoin d'investissements qui soutiennent la croissance et aident à créer des emplois pour nos peuples, ainsi que d'une production et des ressources destinées à l'export. Cela signifie qu'il faut se concentrer sur la promotion de l'économie de marché et de la stabilité du gouvernement, plutôt que sur le financement de l'échec et des États en déroute.
Malheureusement, au moins concernant la Somalie, ce n'est pas le cas. Depuis que nous avons regagné notre indépendance il y a vingt ans – nous avions volontairement rejoint la Somalie italienne pour former la Somalie en 1960 –, la communauté internationale a choisi d'ignorer le succès de la démocratie que nous avons bâtie. Et aussi d'adopter un comportement illogique, puisqu'elle semble vouloir que nous abandonnions la société pacifique et tolérante que nous avons créée, pour nous soumettre au contrôle d'un gouvernement – reste à savoir lequel – qui dirigera (peut-être droit dans le mur) le reste de la Somalie depuis les ruines de Mogadiscio.
De plus, la réussite de notre expérience démocratique est méconnue en partie à cause d'une ordonnance éculée adoptée par l'Organisation de l'unité africaine, le précurseur de l'Union africaine contemporaine, il y a cinquante ans de cela. À l'époque, la récente disparition des empires coloniaux ayant attisé la crainte des rivalités tribales et autres guerres civiles, l'O.U.A. avait statué que les frontières tracées par les puissances impériales devraient être respectés à tout jamais.
Et ce tabou reste d'actualité grâce de nombreux dirigeants africains. Pourtant, la sécession entre l'Érythrée et l'Éthiopie n'a pas conduit à d'autres mouvements séparatistes en Afrique. De même, la séparation pacifique (et soutenue à l'échelle mondiale) entre le Sud-Soudan et le Soudan n'a pas entraîné d'appels à la refonte des frontières de l'Afrique.
Un rapport rédigé en 2005 par Patrick Mazimhaka, l'ancien vice-président de l'U.A., remet sérieusement en question l'application de cette règle dans le Somaliland. Mazimhaka y souligne le fait qu'en 1960, suite au retrait des puissances coloniales britannique et italienne, l'union entre la région qui est devenue le Somaliland et la Somalie n'a jamais été officiellement ratifiée. Depuis, il semblerait que son rapport ait été oublié au fond d'un tiroir.
Mais alors à quel moment un peuple devrait-il être en mesure de déclarer son indépendance et d'obtenir une reconnaissance internationale ? Les Palestiniens ont décidé de soumettre leur cas auprès de l'O.N.U., mettant ainsi cette question en avant. Le droit international ne sera d'aucun recours ici ; en effet, la Cour internationale n'a fait que fournir des directives insuffisantes.
Les principes de base qui je le crois devraient prévaloir, et qui correspondent au cas du Somaliland, sont les suivants :
• La sécession ne doit pas être la conséquence d'une intervention étrangère, et la reconnaissance de la sécession doit se faire selon des critères élevés ;
• L'indépendance ne devrait être reconnue que si une majorité absolue (plus de 51% des électeurs) l'a librement choisie, idéalement au cours d'un référendum impartial ;
• Les minorités doivent toutes être traitées de manière décente.
Les trois partis du Somaliland souteniennent catégoriquement l'indépendance ; cela a été massivement confirmé par référendum en 2001. Il n'est donc guère question d'un clan ou d'une faction qui imposerait l'indépendance à toute une population. Pourtant, même si le Somaliland fait tout pour renforcer sa démocratie au quotidien, sa population paie l'absence de reconnaissance internationale au prix fort.
Ainsi, les fonds destinés au développement sont versés à ce trou noir qu'est la Somalie par la Banque Mondiale et l'Union européenne, tout simplement parce que son gouvernement est reconnu par la communauté internationale. Les Somalilandais, presque aussi nombreux que les Somaliens, ont été floués, puisqu'ils n'ont reçu qu'une petite partie de l'argent invariablement gaspillé par la Somalie.
Au nom de la justice, cela doit changer. Pour l'intérêt national de la plupart des puissances de ce monde, un Somaliland désireux et capable de sécuriser ses frontières et ses eaux est absolument nécessaire. Notre peuple est prêt à cela. Mais, pour paraphraser Winston Churchill, donnez-nous les outils et la reconnaissance internationale, et nous finirons le travail.


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