Thursday, August 21, 2014
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L’épreuve nigérienne

LAGOS – Élu il y a tout juste huit mois à la présidence du Nigeria, Goodluck Jonathan navigue d’ores et déjà sur un océan troublé. Le 1er janvier, les célébrations du Nouvel an ont rapidement coupé court lorsque les nigériens se sont réveillés en apprenant que la subvention gouvernementale sur le carburant avait été supprimée. Les populations pauvres du pays ont immédiatement envahi les rues, déjà auparavant agacées de constater que leur gouvernement corrompu et incompétent était incapable de réparer les raffineries d’État, obligeant ainsi le plus grand pays producteur de pétrole d’Afrique à procéder à l’importation de produits pétroliers.

Pour les nigériens moyens, la subvention sur le carburant constituait l’unique avantage engendré par le torrent de pétrodollars en direction des caisses de l’État. Voilà que, tout à coup, les politiciens, les fonctionnaires et leurs acolytes se sont mis à détourner jusqu’à cet avantage.   

Ce qui avait commencé comme un ensemble de manifestations sporadiques s’est rapidement changé en démonstrations de puissance à Abuja (la capitale nationale), Lagos (la capital commerciale), et Kano (la ville la plus peuplée du Nord), menées par des organisations de la société civile, le Joint Action Front et le groupe Save Nigeria. D’autres villes et villages se sont joints aux protestations, et Abdulwaheed Omar, président du Nigeria Labour Congress, a appelé les travailleurs de tout le pays à la grève jusqu’à ce que le gouvernement revoie sa décision de supprimer la subvention. Les protestataires se sont comptés en millions, paralysant ainsi l’économie.

Le gouvernement Jonathan avait compté sur l’espoir qu’une suppression des subventions effectuée au milieu des célébrations du Nouvel an, période à laquelle la plupart des nigériens regagnent leur village natal, minimiserait les risques de résistance coordonnée ; c’est pourquoi la rapidité, la férocité et l’ampleur des démonstrations ont fait la plus grande surprise des autorités. Lorsque les exigences des leaders protestataires se sont étendues aux grasses provisions du budget 2012 en faveur du président et des hauts fonctionnaires, aux ententes douteuses conclues par la Nigerian National Petroleum Corporation, ainsi qu’à la corruption du gouvernement, Jonathan a compris qu’il lui fallait faire marche arrière. 

Il a tout d’abord annoncé une réduction de 25% du salaire de tous les nommés politiques. Cela n’a pas impressionné les leaders protestataires. Puis le gouvernement a promis de mettre fin au gâchis des services sociaux. Finalement, d’un pas en arrière humilié, Jonathan a renoncé à sa décision sur la subvention du carburant.

Malgré les efforts de Jonathan pour désamorcer la colère de la rue, Boko Haram – violente secte islamiste à l’origine de la terreur dans la partie nord du pays depuis 2009 – a intensifié ses attaques. La secte avait plastiqué une église à Madalla, village situé dans la banlieue d’Abuja, le jour de Noël, tuant 45 fidèles, et ses porte-paroles avaient exigé que tous les chrétiens du sud installés dans le nord quittent la région.

Le gouvernement a répondu en déclarant l’état d’urgence dans plusieurs États du nord du Nigeria. En guise de représailles, le 21 janvier, Boko Haram a lancé une attaque en pleine journée sur les bâtiments gouvernementaux de Kano, notamment plusieurs postes de police, tuant près de 160 personnes. Un membre clé de Boko Haram, suspecté d’avoir organisé l’attentat de Madalla, s’est ensuite échappé de prison, ce qui laisse supposer qu’il existerait une coopération entre les responsables officiels de la sécurité et les membres de la secte.

En effet, de plus en plus assiégé, Jonathan a récemment déclaré que son propre cabinet, en plus des agences de sécurité, était envahi de « sympathisants de Boko Haram ». En désespoir de cause, son conseiller sur la sécurité nationale, Owoeye Andrew Azazi, a demandé aux États-Unis de déclarer la secte en tant qu’organisation terroriste et de fournir au gouvernement nigérien une aide anti-terroriste. Les représentants du gouvernement ont également tenu un certain nombre de réunions avec les représentants de l’ambassade d’Israël, lesquels ont faire part de leur volonté d’apporter leur aide au pays dans sa propre « guerre contre le terrorisme. »

Toutefois, les détracteurs du gouvernement, y compris plusieurs intellectuels publics respectés, ont souligné des similarités entre Boko Haram et le Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger, un groupe militant armé issu de cette région du pays riche en pétrole, à l’initiative d’assassinats de soldats et d’enlèvements de travailleurs pétroliers étrangers depuis 2006. Ces deux groupes sont dirigés par une jeunesse appauvrie, en colère contre l’indifférence publique à l’égard des faibles conditions de vie, la majorité des nigériens vivant avec moins de deux dollars par jour depuis la prise de pouvoir par le Parti populaire démocratique (PDP) après la fin du régime militaire en 1999.

Par ailleurs, de plus en plus de preuves démontrent que plusieurs sympathisants de Boko Haram contre lesquels luttait Jonathan sont membres de la faction nord du PDP. Les nordistes sont contrariés que Jonathan, venu du sud, les ait battus dans la course à la présidence l’an dernier, et considèrent la secte comme un instrument bien commode destiné à l’intimider jusqu’à le voir libérer sa place en 2015.

Ni Jonathan ni ses adversaires du nord ne jouissent d’un grand soutien populaire. Jonathan est désormais largement considéré comme faible et indécis, tandis que la faction conservatrice du PDP, dans le nord, donne l’impression de faire partie de la « cabale » qui échoue à gouverner le pays et pille sa trésorerie depuis son indépendance en 1960.

Conduit par un gouvernement corrompu et sans assise, le pays le plus peuplé d’Afrique a repris sa dance au bord du précipice. Ses citoyens pauvres et impuissants, exigeant avec colère transparence et responsabilité, ne veulent pas voir le pays se désintégrer en une multitude de morceaux ethniques rivaux. Pourtant, les plus riches et les plus puissants du pays, déjà une première fois responsables d’avoir fait plongé le pays dans une guerre civile sanglante, semblent prêts à commettre à nouveau la même erreur.   

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