Thursday, October 23, 2014
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La renaissance de l'État-nation

CAMBRIDGE – L'un des mythes fondateurs de notre ère est que la mondialisation a relégué l'État-nation au rang de figurant. Les frontières se seraient volatilisées, dit-on, en raison des bouleversements du transport et des communications qui auraient rétréci le monde. Les nouveaux modes de gouvernance, s'étalant des réseaux transnationaux de régulateurs aux organismes de la société civile internationale en passant par des institutions multilatérales, transcendent et remplacent les législateurs nationaux. Selon plusieurs, les décideurs politiques des nations seraient en grande partie impuissants devant les marchés mondiaux.

La crise financière mondiale a démonté ce mythe. Qui donc a remis à flot les banques, réamorcé la pompe des liquidités, pris le virage de la relance budgétaire et donné aux chômeurs un filet de sécurité empêchant ainsi que tout ne vire à la catastrophe ? Qui est en train de réécrire les règles de surveillance et de règlementation des marchés financiers afin d'éviter que cela ne se reproduise ? Qui est le plus souvent tenu responsable de tout ce qui ne tourne pas rond ? La réponse est la même partout : les gouvernements nationaux. Le G-20, le Fonds monétaire international et le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire n'étant en majeure partie que des spectacles d'apparat.

Même en Europe, où les institutions régionales sont relativement fortes, c'est l'intérêt national et les décideurs publics nationaux, incarnés principalement par la chancelière allemande Angela Merkel, qui domine le processus de formulation des politiques. Si Merkel était moins entichée des mesures d'austérité pour les pays européens surendettés et si elle réussissait à convaincre l'électorat de son pays de la nécessité d'une autre approche, la crise de la zone euro se déroulerait de façon bien différente.

Pourtant même si l'État-nation perdure, sa réputation est en piètre condition. Le concept fait l'objet d'attaques théoriques sur deux plans. La première critique provient d'économistes qui jugent que les gouvernements font obstacle à la libéralisation des échanges commerciaux, des flux des capitaux et des mouvements des populations dans le monde entier. D'après eux, la restriction des interventions règlementaires et tarifaires des instances nationales permettra aux marchés mondiaux de s'ajuster, créant du même coup une économie mondiale plus intégrée et plus efficace.

Mais qui dictera les règles et règlements de marché, sinon les États-nations ? La politique du laissez-faire est une recette idéale pour répéter les crises financières et amplifier les répercussions politiques. Il faudrait par ailleurs confier la politique économique aux mains de technocrates internationaux, isolés comme ils le sont des tractations quotidiennes de la politique, une position qui limite sérieusement la démocratie et la responsabilité politique.

Bref, l'idéologie du laissez-faire gérée par des technocrates internationaux ne constitue pas une alternative plausible à l'État nation. En fait, ultimement, les échanges commerciaux ne profiteront pas de l'érosion de l'État-nation tant que des mécanismes viables de gouvernance internationale ne sont pas en place.

La deuxième critique provient de certains éthiciens internationalistes qui jugent artificielles les frontières nationales. Comme le philosophe Peter Singer l'a énoncé, la révolution des communications a engendré un « auditoire planétaire » qui construit l'assise d'une « éthique mondiale ». Lorsque les personnes s'identifient à la nation, leur code moral demeure national. Mais, s'ils tissent des liens de plus en plus serrés avec ce vaste monde, leur attachement aux valeurs internationales croîtra également. De son côté, Amartya Sen prix Nobel d'économie parle d'identités multiples – ethniques, religieuses, nationales, régionales, professionnelles et politiques, la plupart d'entre elles traversant les frontières des pays.

Il n'est pas clair dans quelle mesure ces phénomènes tiennent du vœu pieux ou reposent sur des changements réels des identités et des allégeances. Les données d'enquêtes indiquent plutôt que les populations demeurent fortement attachées à l'État-nation.

Il y a quelques années, l'Enquête mondiale sur les valeurs a sondé des répondants dans un grand nombre de pays à propos des liens qu'ils entretiennent à l'échelle régionale, nationale et mondiale. Sans surprise, ceux qui se considéraient comme citoyens nationaux dépassaient de beaucoup ceux qui se voyaient comme des citoyens du monde. Un résultat encore plus surprenant, l'identité nationale a même éclipsé l'identité régionale aux États-Unis, en Europe, en Inde, en Chine et dans bon nombre d'autres pays.

Les mêmes sondages montrent que les personnes les plus jeunes, les plus éduquées et celles qui disent appartenir aux classes supérieures tendent plutôt à tisser des liens avec le monde entier. Néanmoins, il est difficile de trouver un segment démographique pour lequel l'attachement à la communauté internationale l'emporte sur l'amour de la patrie.

Malgré leur amplitude, les baisses des coûts du transport et des communications n'ont pas fait disparaître la géographie. En général, les activités économiques, sociales et politiques se regroupent sur la base de préférences, de besoins et de trajectoires historiques qui varient selon les régions du monde.

La distance géographique est un facteur déterminant des échanges économiques qui importe autant qu'il y a cinquante ans. Il semble même que l'Internet ne soit pas si cosmopolite qu'on le pense : une étude a démontré que les Américains sont plus enclins à consulter des sites Web de pays qui sont physiquement proches que de régions éloignées, même en tenant compte de la langue, du revenu et d'une longue liste d'autres paramètres.

Le problème est que nous sommes encore sous l'emprise du mythe du déclin de l'État-nation. Les dirigeants politiques se disent impuissants, les intellectuels inventent des plans de gouvernance mondiale peu plausibles et les perdants du système jettent de plus en plus le blâme sur l'immigration ou les importations. Toute proposition pour redonner le pouvoir d'intervention à l'État-nation fait généralement fuir les gens respectables, comme si elle pouvait ramener la peste au pays.

Il est certain que la géographie des liens et des identités n'est pas immuable ; elle a en fait évolué au cours de l'histoire. Ce qui signifie qu'il ne faut pas rejeter d'emblée l'avènement possible d'une véritable conscience planétaire accompagnée de communautés politiques transnationales.

Mais il est impossible de faire face aux enjeux contemporains avec des institutions qui n'existent pas (encore). Pour l'instant, les gens doivent se tourner vers leurs gouvernements nationaux pour des solutions, ce qui demeure l'action collective la plus porteuse d'espoir. L'État-nation est sans doute un anachronisme hérité de la Révolution française, mais c'est le seul instrument dont nous disposons.

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  1. CommentedMario Ivan Juárez

    I agree that nation-state are still the best tool for collective action, but I also argue, as some Political leaders, that in some nation-states are not able to take control of their people's future. However, these Political leaders maintain the great part of political and distributive powers in the nation-state: they reinforce the link between politics and culture even if this not fit anymore with the economic conditions.

    I stress that we need to think of new criteria to shape the state. The new criteria must depend on economic conditions and not on the idea of nation. It is the only way for empowering the states (by giving them control of their material existence) and, therefore, empowering the people, strengthen democracy and reshape global economy.

    Nevertheless, in the mean time, some countries, in which Political leaders plead impotence, need to transfer political powers to regional institutions. In the case of Europe, I argue that European leaders must formulate a political discourse centered in the regional condition of justice in order to overtake both the nationalist rhetoric of the radical right and the undemocratic justification of national economic impotence.

    It is certain that nation-state is all that we have for now, but this must start to change immediately in order to strengthen liberalism, democracy and to improve the global economy.

  2. CommentedVicki Assevero

    National borders are indeed artificial! Just look at earth from space. Increasingly communities of interest are transnational and are working as environmentalists, human rights activists and crusaders for social and economic justice across borders. The fact that the institutional architecture of this "governance" is still young, in no way obviates it's effectiveness. Ie. Landmines treaty or WCD.

    Trust in governments is at an absolute low according to Edelman's trust barometer, a graphic indication that citizens are searching for a new representative model for legitimate policy making.

  3. CommentedVicki Assevero

    Domestic regulators were indeed powerless and have confessed as much. It is the FINRAs and FIAS, the think tanks and the industry lobbyists who make policy. The fact that national governments bailed out those who "recklessly endangered" global financial stability in no way redeems them from their irrelevance in averting the crisis. On the contrary, it seems that the transnational networks of private financial institutional actors were and remain more powerful than governments.

  4. CommentedStephen R. Ganns

    Thank you. Excellent commentary: on a subject which doesn't get much press. The proposed architecture of the "global" financial system seems to want to trump most Westphalian or “sovereign nation state” principles.

    People demonstrably live in homogeneous groups--because of similar bonds of cultural and political realties.

    Additionally, the nation states exist in different stages of social evolution--I'm still not sure what's wrong with that.

    Stephen R. Ganns

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