BENGHAZI – La fin de partie dans le conflit libyen est enfin arrivée. Une grande partie de la capitale libyenne est maintenant entre les mains des insurgés, l'armée rebelle ayant réussi à en prendre tous les accès.
L'impuissance militaire des forces loyales au colonel Mouammar Kadhafi - visible pendant une semaine – est allée de pair avec un désarroi croissant du régime politique. Les principaux sympathisants de Kadhafi ont fait défection – le plus récent ministre de l'Intérieur, Nasser al-Mabrouk Abdallah, a fui vers le Caire avec neuf membres de sa famille, suivi quelques jours plus tard du patron du pétrole de la Libye, Omran Abukraa. Maintenant plusieurs fils de Kadhafi, dont Seïf al-Islam, son héritier putatif, ont été capturés par les rebelles. Comme Saddam Hussein en 2003, Kadhafi semble avoir disparu dans la clandestinité.
Que va devenir à présent la Libye de l'après-Kadhafi ? L'ancien secrétaire d’État Colin Powell est resté célèbre pour avoir averti le président George W. Bush avant la guerre en Irak en disant : « Si vous le cassez, vous en êtes propriétaire ». Bush, cependant, avait haussé les épaules devant cet avertissement. Il n'a pas fallu très longtemps avant que le monde ne constate avec horreur, qu'il n'y avait effectivement aucun plan détaillé pour régir ou reconstruire l'après-Saddam en Irak. A la place, le pays a connu une affreuse guerre de tous contre tous qui a laissé d'innombrables milliers de morts.
Les pays de l'OTAN qui ont entrepris une intervention militaire en Libye sont-ils mieux préparés à restaurer une Libye brisée ? Heureusement une pierre angulaire dont Bush ne disposait pas - un gouvernement légitime pour assumer l'autorité - existe en Libye.
Le Conseil national de transition, créé en février par une coalition rebelle forgée à Benghazi, est dirigé par Moustapha Abdel-Jalil, qui a démissionné de son poste de ministre de la Justice de Kadhafi en février, en réponse à la violente répression par le régime des manifestations pacifiques. Sera-t-il en mesure d'exercer son autorité et d’assurer la sécurité pour les Libyens ordinaires, empêchant par là une répétition de la vendetta sanglante qui a brisé l'Irak après la chute de Saddam Hussein ?
En tant que présidente de l'Association d'amitié Japon-Libye, j'ai décidé d’enquêter. Le 5 août, tard dans la nuit, j'ai rendu visite à Abdel-Jalil à El Beida, à environ 200 kilomètres de Benghazi. Je suis arrivée à la maison du président du CNT bien après minuit, parce que c'était le Ramadan, quand les musulmans jeûnent pendant la journée.
Habillé du costume traditionnel libyen, il m'a offert un fauteuil rouge alors qu'il était assis sur un simple tabouret de bois. Son comportement était modeste, à l'opposé de celui de Kadhafi, qui trônait toujours sur un luxueux canapé pour accueillir ses invités.
Né en 1952, Abdel-Jalil avait pris quelques mesures timides pour établir la primauté du droit, même sous Kadhafi, en déclarant devant le colonel lui-même : « Les décisions que je prends se fondent sur la loi ». Il avait servi en tant que juge durant de nombreuses années après avoir étudié la charia et le droit civil à l'Université de Libye. Après avoir travaillé comme juge en chef à El Beida, il a été nommé ministre de la Justice en 2007.
Certains suggèrent que compte tenu de ses études sur la charia, Abdel-Jalil pourrait être un fondamentaliste islamique. Si c’était le cas, alors tous les juges des pays islamiques devraient être des fondamentalistes, parce que tous sont instruits aussi bien en droit civil que sur la charia. Mais sa façon de négocier avec les fondamentalistes islamiques à Benghazi, à El Beida, à Delna et dans d'autres territoires qui prétendent que leur contribution à la victoire exige leur important accord dans le nouvel ordre, va peser lourd dans la détermination de l'avenir de la Libye.
Abdel-Jalil ne donne pas l'impression de vouloir devenir le premier président de la Libye après Kadhafi. Mais si Abdel-Jalil est un homme d'idéaux, Mahmoud Jibril, président du directoire du CNT, est un homme d'action. Né à Benghazi en 1952, il obtient une maîtrise et un doctorat à l'Université de Pittsburgh, après avoir fait ses études à l'Université du Caire. Il a aussi servi comme consultant en gestion dans les pays arabes et a été impliqué pour un temps dans la gestion d'actifs pour Sheikha Mozah, l’épouse politiquement impliquée de l'émir du Qatar. Sous le régime de Kadhafi, il a dirigé le Conseil national et le Conseil national de développement économique.
Un des faits les plus marquants du gouvernement provisoire du CNT depuis sa création a été l'assassinat du commandant militaire des rebelles, le Major en chef Abdoul Fatah Younes. Les circonstances de son assassinat demeurent obscures, mais sa mort a provoqué un remaniement du gouvernement, avec l'évincement du ministre des Finances et du pétrole Ali Tarhouni et du ministre des Affaires étrangères, Ali Essaoui.
L'éviction d'Ali Essaoui est peut-être liée aux rapports selon lesquels il aurait ordonné l'arrestation de Younes. Le meurtre avait suscité la crainte que la guerre tribale n’éclate, Younes faisant partie de la puissante tribu Obaida de Benghazi. Le gouvernement provisoire, en empêchant une violente explosion de violences tribales intestines, a montré qu'il pouvait garder sous sa coupe les formes d'animosité qui ravageaient l'Irak. Le maintien de la coopération avec les tribus dominantes dans chaque région sera l'essentiel de la construction d'une stabilité post-Kadhafi en Libye.
Bien que le CNT ne soit pas totalement unifié, Abdel-Jalil et Jibril jouent leurs rôles respectifs dans un effort visant à consolider l'organisation interne et pour obtenir un soutien international. Les autres parties prenantes sont entre autres le fils du roi Idris et le fils d'Omar Mukhtar, le héros qui a dirigé le mouvement de résistance contre l'Italie il y a bien longtemps. Mais aucune de ces revendications ancestrales au pouvoir ne semble capable de sublimer la volonté du peuple d'élire son futur dirigeant démocratiquement.
Kadhafi a évincé le roi Idris il y a quarante-deux ans sans effusion de sang. Jusqu'à l'avancée stupéfiante des rebelles dans Tripoli, il avait apparemment l'intention de promulguer une sorte d’apocalypse du désert. Il semblerait que le CNT doit maintenant commencer à gouverner le pays. Les épreuves qu'il a endurées jusqu'ici l'ont probablement laissé dans une meilleure posture que prévu pour mener une transition démocratique réussie.
Traduit de l’anglais par Stéphan Garnier.
Yuriko Koike, ancienne ministre japonaise de la Défense et conseillère à la Sécurité nationale, est présidente du Conseil exécutif du Parti libéral Démocrate.


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