Wednesday, September 17, 2014
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La bonté des étrangers

NEW HAVEN – J’avoue que c’est une façon peu banale de voir le monde, mais à la lecture des journaux, je suis perpétuellement surpris par l’étendue de la bonté humaine. La toute dernière bonne nouvelle provient du Center on Wealth and Philanthropy (Centre de la richesse et de la philanthropie) du Boston College, qui a estimé que les Américains donneront environ 250 milliards de dollars en dons individuels en 2010, un montant en augmentation de quelques milliards par rapport à l’année dernière.

Les gens donnent leur sang, font des missions humanitaires en Haïti et au Soudan, par exemple, et risquent leur vie pour combattre l’injustice à l’étranger. Les New Yorkais se sont habitués à lire des articles sur ces héros du métro – de braves âmes qui sautent sur les rails pour sauver des voyageurs ayant chuté, puis disparaissent, car mal à l’aise avec l’attention et les honneurs qui leur sont adressés.

En tant que psychologue, je suis fasciné par l’origine et les conséquences d’une telle gentillesse. Une partie de notre conscience morale et de nos motivations morales sont le produit de l’évolution biologique. Cela explique pourquoi nous sommes bons envers notre chair et notre sang – ceux avec lesquels nous partageons nos gênes. Cela peut aussi expliquer notre attachement moral envers ceux que nous considérons comme appartenant aux premiers cercles de notre tribu.

Il y a une logique adaptive quant à la gentillesse que nous déployons auprès de ceux avec lesquels nous interagissons constamment ; nous grattons leur dos, ils grattent le nôtre. Mais il n’y aucune gratification darwinienne à sacrifier nos ressources pour des étrangers anonymes, particulièrement pour ceux qui vivent loin.

L’explication à notre moralité expansive résulte de l’intelligence, de l’imagination et de la culture. L’une des principales forces est l’utilisation du langage pour raconter des histoires. Elles peuvent nous inciter à considérer les personnes qui vivent loin comme des amis ou des membres de la famille.

Les expériences vicariantes inspirées par les tragédies grecques, les comédies de situation diffusées à la télévision et les reportages dans les journaux ont toutes joué un rôle important dans l’expansion de la portée des préoccupations morales. Un autre facteur est la propagation d’idéologies, tant laïques que religieuses, qui nous encouragent à nous préoccuper de ceux qui sont loin et qui nous persuadent de déployer notre bonté au-delà notre cercle immédiat.  

Même les forces maléfiques du capitalisme pourraient nous rendre meilleur. Une étude récente sur 15 populations différentes, publiée dans la revue Science, montrait que les sociétés qui traitent les étrangers anonymes de la manière la plus juste sont celles qui ont des économies de marché. Comme l’a précisé Robert Wright, au fur et à mesure que les gens deviennent plus inter-dépendants, la portée des préoccupations morales se déploie proportionnellement.

Personne ne peut affirmer que nous ne sommes plus à même de faire la distinction entre ceux qui sont proches de nous et les étrangers éloignés. Je ne peux imaginer que cela arrive un jour. Un individu qui ne ferait pas la différence entre son propre enfant et un enfant inconnu vivant dans un lointain pays– qui ressentirait le même amour et les mêmes obligations vis-à-vis des deux – ne serait plus vraiment humain. Il est cependant vrai que la distinction entre « nous » et « eux » n’est plus aussi claire qu’auparavant.

Les effets de notre bonté ne sont pas un jeu de somme à zéro. Ceux qui reçoivent la charité voient leur vie améliorée, mais ceux qui la dispensent en tire aussi un bénéfice. Cela fait vraiment du bien de faire le bien. Une récente étude a en effet prouvé que le fait de dépenser son argent pour les autres est plus gratifiant que de le dépenser pour soi-même. Ce n’est pas simplement un plaisir immédiat : ceux qui font don de leur richesse et de leur temps ont tendance à être bien plus heureux dans leur vie que ceux qui ne le font pas. Ce qui est paradoxal ici est que l’un des trucs pour être heureux est d’oublier d’être heureux et de plutôt contribuer à rendre les autres plus heureux.

Tout n’est pas tout sucre tout miel, cependant ; la moralité ne se résume pas qu’à la compassion et à la charité. En tant que créatures morales, nous sommes poussés à faire respecter la justice.

Selon les économistes expérimentaux, les gens sacrifieront leur propre richesse pour punir les tricheurs et les clandestins et le feront même au profit d’étrangers anonymes avec lesquels ils ne seront plus jamais en relation – un comportement désigné « punition altruiste ». Il y a un plaisir à cela aussi. Tout comme le fait de faire plaisir à quelqu’un dans le besoin provoque une réponse neuronale positive, il en est de même en ce qui concerne le fait de prendre de quelqu’un qui le mérite.

C’est la face cachée de la charité. Nous sommes incités à être bon envers les anonymes mais nous le sommes tout autant à faire du mal à ceux qui maltraitent les anonymes. Cela peut entrainer notre puissant instinct à intervenir contre des maux lointains par des sanctions, des bombardements et la guerre. Nous voulons faire souffrir ces malfaisants.

Mais le problème est que notre instinct moral n’a pas toujours conscience des conséquences. Les modèles de dons aux pays étrangers ont souvent plus à voir avec la saillance des reportages de presse qu’avec de réelles considérations permettant de déterminer effectivement où l’argent serait le plus utile. Des résultats d’études en laboratoire montrent que les individus continueront d’infliger des punitions même s’ils sont tout à fait conscients que persister dans cette voie contribue en fait à empirer les choses. Nous en constatons les conséquences dans le monde réel.

La propagation de la moralité humaine est une merveilleuse évolution pour l’humanité, mais elle devrait être tempérée par une intransigeante analyse rationnelle.

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