Friday, April 25, 2014
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Le FMI doit se mettre à jour sur les contrôles de capitaux

CAMBRIDGE – D’où vient que le Fonds monétaire international suscite autant d’antipathie chez des gens comme moi?

Depuis que la crise est là, le FMI a dit et fait tout ce qu’il fallait dire et faire. Il a agi avec toute la rapidité dont une bureaucratie internationale est capable pour ouvrir des lignes de crédit aux marchés émergents exsangues. Il a mis ses conditions de prêt en harmonie avec les circonstances. Avec Dominique Strauss-Kahn, qui en est le talentueux directeur général, et Olivier Blanchard, un éminent économiste en chef, le Fonds a fait entendre un peu de raison sur la relance budgétaire mondiale, au milieu de la cacophonie ambiante. Pour une institution quasiment frappée d’obsolescence il y a encore peu, c’est une véritable métamorphose.

Mais voilà que Strauss-Kahn joue les rabat-joie face aux volontés de taxer les flux de capitaux spéculatifs. Les mesures prises par le Brésil de taxer les entrées de capitaux à court terme de 2%, afin d’éviter la formation d’une bulle boursière et de freiner la progression de sa devise, lui en ont fourni l’occasion. Interrogé sur ce qu’il pensait des contrôles de capitaux, Strauss-Kahn a répondu qu’il n’était marié à aucune doctrine stricte dans ce domaine, mais on a pu lire dans le Financial Times que “le FMI tendait à les déconseiller et à ne pas les imposer comme norme – à cause des coûts qu’ils engendraient et de leur inefficacité dans la plupart des cas.” Là, le nouvel FMI nous rappelle un peu trop l’ancien.

Les contrôles prudentiels sur les mouvements de capitaux se justifient amplement. A court-terme, ils sont la ruine de toute gestion macroéconomique intérieure, et ils contribuent à empirer des fluctuations de change excessives. Pour des économies financièrement ouvertes comme le Brésil, les entrées de capitaux spéculatifs compliquent sérieusement le maintien d’une monnaie compétitive. Et ces économies se voient privées de ce qui est en réalité l’instrument le plus efficace d’une politique industrielle.

S’ils avaient émis des signaux équivoques en direction des marchés financiers, les Brésiliens n’auraient fait qu’anéantir leurs efforts visant à calmer les afflux de capitaux. A quelques jours seulement de l'entrée en vigueur des contrôles, le président Luiz Inácio Lula da Silva bannissait toute discussion à leur sujet. Quand on s’efforce sérieusement de ne pas laisser flotter la monnaie, il ne faut pas craindre, jusqu’à ce que l’on obtienne des résultats, d’être très ferme en matière de taxes financières et de mesures complémentaires. L’indécision, à cause de l’effet boomerang qu’elle ne manque pas d’avoir, est contre-productive.

Mais ce qui frappe surtout, c’est que la tactique du Brésil symbolise peut-être la fin de la fascination exercée par la finance étrangère sur les marchés émergents. Il est indéniable, comme l’ont écrit les économistes Arvind Subramanian et John Williamson, que le FMI se doit d’aider les marchés émergents à un meilleur calibrage des contrôles prudentiels, plutôt que de leur taper sur les doigts.

De ce fait, la réponse de Strauss-Kahn, sur le coût et l’inefficacité des contrôles de capitaux, tombe assez mal. Elle est emblématique de ces automatismes qui sèment souvent la confusion à propos des avantages et des inconvénients des contrôles de capitaux. On peut être contre, parce qu’on est persuadé que les marchés financiers sont dans l’ensemble une force positive, et que toute interférence ne peut que porter atteinte à leur efficacité. Ou encore parce qu’on peut s’en affranchir facilement et qu’ils sont, par conséquent, voués à l’inefficacité. Mais on ne peut pas être contre, parce qu’ils sont et coûteux, et inefficaces.

Réfléchissons. En supposant qu’il soit facile d’échapper aux contrôles de capitaux – en fraudant sur la date des transactions, par exemple, ou en faisant de fausses factures – leur impact sur le volume réel sera minime. Les contrôles ne coûteront que peu aux marchés (et entraîneront, peut-être, quelques dépenses administratives pour le gouvernement).

Et en admettant, d’un autre côté, que les acteurs du marché aient réellement à supporter des coûts élevés – que ce soit à cause des taxes à payer, ou des frais auxquels ils s’exposent en ne les payant pas – les contrôles auront joué d’efficacité en restreignant les afflux. Si vous essayez de gagner sur les deux tableaux, c’est sûrement que votre idée est déjà faite – avant même d’y réfléchir.

Il peut sembler curieux que les instincts de Strauss-Kahn le guident si mal sur cette question des contrôles de capitaux. On aurait pu penser qu’un socialiste, qui plus est un socialiste français, soit enclin à un peu plus de scepticisme vis-à-vis de la finance.

Mais le paradoxe est plus apparent que réel. Les marchés financiers ont une grosse dette envers les socialistes français. Le Trésor des Etats-Unis et Wall Street sont communément tenus responsables de la libéralisation de la finance mondiale, mais ce qui a sans doute pesé bien davantage, c’est le revirement qui s’est produit chez les socialistes français, après leurs tentatives infructueuses de relance keynésienne du début des années quatre-vingt. Quand la fuite des capitaux a contraint François Mitterrand à mettre fin à son programme en 1983, les socialistes de France ont subitement fait volte-face et accueilli la mondialisation financière à bras ouverts.

Selon Rawi Abdelal, de la Harvard Business School, cet épisode clé a déterminé une évolution qui devait consacrer la libre circulation des capitaux en tant que norme universelle. L’Union européenne de la fin des années quatre-vingt en constitue la première phase, durant laquelle deux socialistes français – Jacques Delors et Pascal Lamy (le président de la Commission européenne et son directeur de cabinet) – ont ouvert la voie. L’OCDE, l’Organisation de coopération et de développement économiques, a pris le relais. Et le FMI leur a emboîté le pas, sous la houlette de Michel Camdessus, encore un Français, ayant exercé les fonctions de gouverneur de la Banque de France sous Mitterrand.

La réaction du FMI face aux taxes du Brésil témoigne des progrès du fétichisme de la finance , et de la difficulté à remettre un peu d’équilibre dans le débat sur les mouvements de capitaux – même au lendemain de la plus grande crise financière que le monde ait connue depuis la Grande dépression. Il ne s’agit plus seulement des intégristes de l’économie de marché, issus des rangs de la droite. C’est tout l’éventail politique qui accuse un manque d’imagination.

A propos des contrôles de capitaux, John Maynard Keynes a dit notoirement: “ce qui passait pour l'hérésie [la limitation des mouvements de capitaux] est à présent l’orthodoxie.” C’était à l’aube de l’ère Bretton-Woods, en 1945. L’ironie veut que nous revenions, 60 ans plus tard, à ces mêmes dispositions d’esprit.

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